Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO / Le fonds Boissonnas se dévoile à Genève

Et voilà! Il y a si longtemps qu'on parle du «fonds Boissonnas» qu'il sera bon d'y jeter un «coup d’œil» les 27 et 29 juin. L'aperçu restera infime. Deux étages du Centre d'iconographie genevoise proposeront certes des images et de la documentation. Mais il s'agira là d'une goutte d'eau tirée de la mer! En 2011, la Ville a acheté les 130.000 négatifs et positifs d'une famille d'artistes, dont le plus célèbre représentant demeure Fred Boissonnas (1858-1946). 

C'est bien là une véritable dynastie, comme celle des Dériaz dans le canton de Vaud. L'affaire commence en 1866 (et non en 1863, comme on l'a longtemps cru). Henri-Antoine, le patriarche, quitte la gravure de boîtiers de montres pour se mettre au médium à la mode, la photographie. Il reprend un atelier existant. Son fils Frédéric étendra le renom de la maison. Il en fera non seulement une solide entreprise commerciale, qui créera au temps de sa splendeur des filiales de Marseille à Saint-Pétersbourg, mais un terrain d'expérimentations. 

Découverte de la Grèce

Il ne suffit pas en effet de portraiturer, avec l'aide d'une armée de praticiens, d'innombrables bébés joufflus. Pour le prestige du nom, et aussi afin de se faire plaisir, il convient de créer de belles images . Elles frappent les imaginations, lorsqu'elles se voient présentées dans des expositions nationales ou internationales. Fred Boissonnas va ainsi collectionner les médailles d'or. Genève en 1896. Paris en 1900. Il crée aussi des livres, dont certains portent sur la Genève qui s'en va. 

En 1903, le Genevois découvre la Grèce, où il reviendra jusque dans les années 1930. Il en donne des photos classiques. Toute grande collection vouée au 8e art doit comporter, de nos jours, un de ses Parthénon. Agé, l'homme tentera de rééditer l'exploit avec l'Egypte, où l'a appelé le roi Fouad. Mais la crise de 1929 a fait ses ravages et le studio familial s'est rabougri. Paul dirigera une maison amoindrie, que son gendre Gad parviendra à maintenir en vie jusque vers 1980. 

Un immense travail d'archives

C'est donc une immense histoire, avec de grandes images. Grandes par l'importance. Vastes (parfois) dans leurs dimensions. Utilisant les talents de chimiste de son frère, tôt disparu, Fred a employé à l'occasion des négatifs en verre de 50 centimètres sur 60. Un exploit technique. Vers 1900, il réalisera aussi des tirages d'un mètre cinquante, ce qui semblait alors extraordinaire. 

Il faudra maintenant revisiter ce fonds, qui s'entasse pour l'instant dans des dizaines de boîtes au Centre d'Iconographie gevevoise, près de la tour Blavignac. Les images devront être traitées, inventoriées et parfois numérisées (numériser le tout reviendrait trop cher). Un travail de Romains. Des chercheurs planchent aussi sur le sujet, déjà traité par Nicolas Bouvier lors d'une exposition au Musée Rath en 1981, puis dans un livre sorti en 1983. Estelle Sohier travaille ainsi à l'Université de Genève, sous la direction de Jean-François Staszak, «à un projet de recherches sur la photographie et l'imaginaire géographique à partir de l’œuvre de Fred Boissonnas.» 

Je ne veux pas être méchant. Tout ça, c'est bien gentil. Mais par rapport au sauvetage du fonds Boissonnas, ces élucubrations gardent tout de même une importance bien secondaire...

Pratique 

Centre d'iconographie genevoise, 2, passage de la Tour, jeudi 27 juin de 17h à 19h et samedi 29 juin, de 13h30 à 17h30. Site www.ville-ge.ch/cig Ouvert au public sans réservation. Le CIG a déjà mis de nombreuses images en ligne. Celle reproduite ci-contre contitue un des très nombreux autoportraits de Fred Boissonnas.

 

Nicolas Crispini: "Deux millions, ce n'est pas cher pour une mémoire"

Deux personnes ont assumé la direction du livre «Usages du monde et de la photographie, Fred Boissonnas», paru chez Georg. Estelle Sohier représente le versant universitaire, s'intéressant finalement moins aux images elle-mêmes qu'à leurs interprétations possibles. Photographe, commissaire d'exposition et collectionneur, Nicolas Crispini est de la race des regardeurs. Il a aussi expertisé le fonds Boissonnas. Autant dire que c'est à lui que j'ai choisi de poser des questions. 

Depuis l'organisation de l'exposition Boissonnas au Musée Rath, en 1981, on parle d'une acquisition du fonds familial par Genève.
L'argent manquait moins qu'une réelle motivation. La taille de l'ensemble, avec ses 130.000 pièces, faisait peur. Il supposait par la suite un énorme investissement en travail. Et puis, le bruit a longtemps couru qu'il n'y avait là presque que des plaques de verre et des films négatifs. Or il s'y trouve bien des positifs de toutes époques. Si je prends l'exemple de la série sur Hodler, il y a des tirages originaux de Fred, d'autres plus tardifs de Paul et quelques-uns réalisés en complément dans les années 1970 par Gad Borel-Boissonnas.

Vous avez réalisé l'expertise. Y avait-il eu d'autres évaluations du fonds avant vous?
Oui. Une historienne française parlait ainsi, du temps d'Alain Vaissade (alors responsable de la Culture, NDLR), d'un "ensemble provincial". Pour cette Parisienne débarquée à Genève, il ne présentait que peu d'intérêt. 

On reprochait aussi à Fred son pictorialisme...
Il s'agissait là d'un genre influencé par la peinture, et jugé par la suite méprisable en tant que tel. Seules comptaient les avant-gardes. La photo non recadrée. Non retouchée. Non retravaillée au tirage. Or, comme je le dis dans mon petit texte dans le livre, nous avons opéré depuis un virage à 180 degrés. La photo telle qu'elle se vend aujourd'hui dans les grandes galeries est d'essence pictorialiste. Et pensez aux innombrables interventions sur Photoshop. 

Reste la taille de l'ensemble.
Elle est imposante, si l'on se place sur le plan historique. La plupart des grands ateliers du début du XXe siècle ont été dispersés ou détruits. L'extraordinaire, ici, c'est que les images s'accompagnent de leur documentation. Il y a les inventaires. La correspondance. Des mètres linéaires de papiers. Paul Boissonnas, puis sa fille Ninon et son gendre Gad n'ont jamais voulu morceler ce pan d'histoire. La seule entorse a été, en 2004, la cession de la partie grecque à un musée de Thessalonique. 

Il fallait donc que le fonds entre dans une institution suisse.
Et mieux encore locale! Il y a là une énorme mémoire. J'ai évalué le tout à deux millions. Quand j'ai eu à défendre ce chiffre par rapport à la Ville, j'ai dit «mais qu'est-ce que deux millions pour une bonne partie de la mémoire genevoise?» Finalement, les élus ont mieux fait qu'admettre le bien-fondé de ce postulat. Le Municipal a voté le crédit à l'unanimité. Avouez que l'unanimité n'est pas chez nous chose commune...

Pratique

«Usages du monde et de la photographie, Fred Boissonnas», sous la direction d'Estelle Sohier et Nicolas Crispini, aux Editions Georg, 244 pages.

P.S. Complément du texte sur l'Hôtel des Ventes d'hier. Le catalogage, dont je disais grand bien, était de Fabrice Van Rutten.

Prochaine chronique le vendredi 21 juin. Le Kunsthaus de Zurich montre la collection Looser, reçue par le musée en dépôt.

 

 

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