Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO/Le fonds Boissonnas se décomposerait lentement

C'est une longue histoire qui pourrait mal se terminer. En octobre 2011, la Ville de Genève achetait pour 2 millions de francs le fonds Boissonnas. Il se voyait déposé au Centre d'Iconographie genevoise (CIG). C'était le bien tardif résultat de négociations, sans cesse reprises et abandonnées depuis plus de vingt ans. Nos élus ne semblaient pas conscients de l'enjeu patrimonial. Comme de l'importance de détenir des fonds dont l'importance se révèle autre que documentaire, d'ailleurs. Rappelons que les œuvres d'Ella Maillart comme de Jean Mohr ont fini à l'Elysée, ce qui vaut peut-être mieux pour elles. 

Fondé il y a 150 ans (la même année que la Croix-Rouge!) par Henri-Antoine, l'atelier Boissonnas a régné sur Genève. On en parlerait sans doute d'un centre créatif local sans la personnalité de Frédéric, dit Fred (1858-1946). Ambitieux, doué, travailleur acharné, celui-ci ne lui a pas créé que des succursales, de Marseille à Saint-Pétersbourg. Il a lancé une maison d'édition. Il a voyagé. Nous voyons en partie la Grèce par ses yeux. Soufflant cette partie du fonds à Genève, les Hellènes ont du reste acquis ces images en 2003. Déposées au Musée de la photo de Thessalonique, elles ont été déclarées "patrimoine inaliénable de l'Etat" en 2012.

130.000 clichés environ

On peut regretter ce manque. Au moment de l'achat, il y a trois ans, il restait néanmoins 130.000 clichés (environ), dont 93.000 négatifs. Cela peut sembler énorme. Nous restons pourtant dans des archives photographiques de taille moyenne. Quand la veuve de Sam Levin, le portraitiste des chanteurs yé-yé, donna les œuvres de son défunt mari à la France, il y avait 600.000 images. Le rachat des plaques du Studio Harcourt par l'Etat représentait 4 millions de sujets, avec leurs variantes. La règle du jeu veut que tout n'offre pas le même intérêt. Le fonds Boissonnas représente ainsi beaucoup de bébés genevois dénudés, avec ou sans peau d'ours. 

En juin dernier, à l'occasion des 50 JPG (les cinquante journées de la photographie), le CIG pouvait donc montrer une sélection d'images d'époque (ou vintages). Un livre sortait pour l'occasion. Son titre faisait lourdement référence à Nicolas Bouvier, qui avait monté l'exposition Boissonnas du Musée Rath en 1983. C'était "Usages du monde, et de la photographie, Fred Boissonnas". La chose se voyait assortie d'une belle déclaration d'intention. "L'étude de cette masse documentaire, précédée d'un important travail de conditionnement et de conservation, peut désormais commencer." Notez qu'il avait fallu déjà deux ans d'attente avant de s'apprêter à franchir le seuil...

Des boîtes hermétiquement fermées 

Les journalistes avaient été admis, avant les JPG, à voir les boîtes contenant désormais les plaques de verre et les films négatifs. Elles étaient hermétiquement fermées, alors que tout se trouvait presque à l'air libre dans le grenier de Vésenaz où Gad Borel, dernier directeur du studio Boissonnas, en avait la garde. Aucune précaution spéciale n'était alors prise, mais tout semblait en bon état en dépit des chaleurs estivales et des froids hivernaux. Une vitre, même portant une émulsion photographique, c'est plutôt solide. 

Or il semblerait que le changement de conditionnement ait non seulement provoqué un choc, mais enclenché les premiers signe de décomposition des images. Une odeur ne trompe pas. C'est celle du vinaigre, de plus en plus accentuée. Elle constituait jadis la terreur des conservateurs de cinémathèque (1). Ils savaient que le processus, irréversible, avait commencé. On n'en connaissait pas la durée, variable, mais le résultat. A la fin, il n'y aurait plus rien qu'une sorte de pâte liquide. Notez que le CIG, si l'affaire se révèle exacte, aurait de la chance dans son malheur. Le verre n'est pas auto-inflammable, comme peut le devenir le film nitrate.

La numérisation ne suffit pas 

Personne ne parle bien sûr de la chose. Elle accélérerait (pour autant qu'une chose puise aller vite au CIG) la volonté de numérisation, qui formait l'un des buts initiaux. Plusieurs personnes (j'ignore leur nombre) seraient chargées de ce travail minutieux. Un travail qui aura le mérite de sauver des images, certes, mais qui les fixera dans un état donné et qui devra composer avec les nombreuses évolutions informatiques. Mieux vaut conserver un négatif original. Je citerai juste le cas des "poses" de la comtesse de Castiglione, montrées il y a quelques années à Orsay. Des tireurs modernes ont obtenu des plaques du XIXe siècle des détails impossible à mettre en valeur à l'époque. 

L'achat tardif, à un prix normal, risque donc de se révéler préjudiciable à un bien patrimonial ne se limitant pas, comme le dit le CIG à une "masse documentaire". Fred Boissonnas reste l'un des principaux artistes suisses des années 1890-1920. Vous me direz qu'il reste plus de 30.000 positifs. C'est bien, mais ce n'est pas tout. Il suffit de voir toutes les expositions qu'a su tirer la Grèce de ses Boissonnas, dont les plus beaux se sont vus transformés en icônes. Un art national il est vrai, l'icône...

Une affaire à suivre 

Avant de vous raconter tout ça, je ne comptais pas appeler le directeur du CIG, un homme par ailleurs charmant dont je publierai bien volontiers la réponse. J'aurais en revanche voulu consulter l'expert ayant analysé le fonds, avant son achat par la Ville de Genève, afin de lui demander dans quel état il se trouvait exactement en 2011. Je ne suis pas parvenu à l'atteindre, en dépit de plusieurs tentatives. Nous sommes en plein été! 

(1) La chose n'a pas empêché jusque dans les années 1980, la Cinémathèque suisse de conserver ses films nitrates à Lausanne dans un baraquement de bois du Parc Montbenon. Le bâtiment était chauffé au gaz et les employés fumaient. Ils vivaient dangereusement. Un incendie eut entraîné une explosion qui aurait fait sauter jusqu'au Tribunal fédéral, situé juste à côté.

Photo (Fonds Boissonnas/CIG): Le Weisshorn en 1907. Admirez la composition de l'image!

Prochaine chronique le mardi 5 août. Retour à Arles avec la nouvelle Fondation Van Gogh et le musée voué à l'archéologie.

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