Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO / Le double "Trauma" de Vincent Calmel

Retour aux 50JPG. On sait  que Genève vit, dans le désordre, et alors qu'il se passe mille autres choses ailleurs, ses cinquante jours pour la photographie. Tout a commencé le 5 juin. Et tout finira alors que les Rencontres d'Arles auront atteint leur solstice. Un nom revient à double reprise dans le programme. C'est celui de Vincent Calmel. Le Genevois ne présente pas pour autant deux expositions. Il s'agit bien de la même, mais fragmentée. Une situation qui épouse le sujet. «Trauma» propose d'immenses images de visages, créés de toute pièce à partir d'éléments empruntés à des personnes différentes.

Rappelez-moi, Vincent Calmel, l'origine de cette série.
Vous savez que j'ai eu un accident de moto le 22 mars 2010. Je me suis réveillé d'un coma artificiel, à l'hôpital. Défiguré. Quand on entend comme moi les médecins parler du cas, expliquer les dégâts et la manière d'y remédier, on réfléchit. J'avais pensé voir des chirurgiens un peu âgés. Je me retrouvais en plus avec une équipe de sept toubibs parfois plus jeunes que moi, souvent beaux, qui avaient pourtant des années d'expérience en reconstruction de façade. J'étais tout le temps scanné en 3D. J'avais l'impression, alors que ma situation était bien réelle, de me retrouver dans un épisode d'«Urgences».

On vous expliquait donc comment vous deviendriez après.
Absolument. L'équipe allait repartir avec ce qui existait encore de moi. Elle m'a expliqué que je deviendrais symétrique. La chair nouvelle serait greffée sur une structure de titane. Alors que j'avais très mal, je me demandais à quoi je ressemblerais. Je serais retouché, comme dans la photographie où la modification est aujourd'hui devenue sans fin.

D'où une envie, longtemps différée, de le montrer.
J'avais à la fois besoin d'une revanche et de prendre possession de ce qui m'était arrivé. Ce serait bien sûr un travail photographique. Pourquoi ne pas composer des visages, qui auraient l'air authentiques, à partir d'élément empruntés à diverses personnes? Le nez de l'une. Les yeux de l'autre. Le menton d'une troisième. Et, pour perturber davantage le spectateur, j'utiliserais les mêmes parties plusieurs fois.

Des photos immenses.
Le grand format me semblait indispensable. Je voulais une apparence de réalisme total. Je garderais les pores de la peau, le léger duvet, le petit dépôt dans le nez. Pour savoir si la chose était possible, j'ai sollicité l'avis de Karim Nassar, qui devait assurer la post-production. Il m'a dit que oui. J'ai demandé à une quinzaine d'amies, âgées d'entre 16 et 45 ans, de poser pour moi, dans une lumière évoquant celle utilisé pour photographier les produits de beauté. L'arrière-plan était couleur chair, ce qui me semblait très important. Il fallait qu'on sente partout la peau.

Et le travail d'assemblage a commencé...
Il fallait trouver les bonnes combinaisons. Et puis un jour, le premier visage artificiel est apparu à partir de celui de trois filles. Karim procédait à l'intégration, en évitant la retouche. Je voulais une totale authenticité. Celle-ci était garantie par la plus grande netteté possible. De près, le spectateur devait voir le moindre détail. De loin aussi. La construction deviendrait ainsi invisible. C'était pour moi une manière d'accepter l'inacceptable.

L'exposition se déroule donc dans deux lieux genevois.
C'est à cause de la taille des images. Deux mètres sur un mètre cinquante. L'exposition a été rendue possible grâce au fond d'acquisition de l'Hôpital universitaire de Genève (HUG), qui a acheté trois tirages. Il était donc logique qu'ils en montrent à l'Espace Opéra. Celui-ci se révélait trop petit pour la série. Un second local s'imposait. Sandra Recio, qui tient une galerie dans les Ports Francs, a accepté d'enthousiasme. La monumentalité du projet la séduisait.

Maintenant que la série arrive à bout touchant, comment voyez-vous l'entreprise?
Comme salvatrice.

Pratique

«Trauma, Vincent Calmel», Espace Opéra, Hôpital, 4, rue Gabrielle-Perrret-Gentil, Genève, jusqu'au 6 octobre. Ouvert tous les jours de 8h à 20h; Studio Sandra Recio, Ports Francs, 4ter route des Jeunes, Genève, jusqu'au 26 juillet. Ouvert du mardi au vendredi de 12h à 18h.  Photo Vincent Calmel.

Prochaine chronique le mardi 25 juin. Florence montre, avant le Louvre, "Le printemps de la Renaissance". Spectaculaire.

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