Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO/La galerie Blondeau montre Gilles Caron en couleurs

Crédits: Gilles Caron

C'est dans l'air du temps. Vouée au noir et blanc sur le plan artistique, la photo s'est longtemps méfiée comme du diable de la couleur. Aujourd'hui que cette dernière se fait quasi exclusive, l'histoire du 8e art opère un virage à 180 degrés. Les grands noms que l'on aimait pour la qualité de leurs nuances de gris se voient servis aussi bariolés que possible. Robert Capa et Horst P. Horst ont vu exposer leurs couleurs en 2014, Jacques-Henri Lartigue en 2015. Robert Cartier-Bresson, intégriste supposé du N + B, a lui-même subi l'exposition de ses quelques clichés polychromes en 2012. C'était à la Somerset House de Londres. 

Et la photo de guerre direz-vous? S'il y en existait une supposée refuser le côté bariolé du Kodachrome ou du Fujicolor, c'était bien elle. Le noir et blanc, seul, pouvait refléter la gravité de l'événement. Quand l'Elysée, alors dirigé par Charles Henri Favrod, avait présenté Gilles Caron en 1990, c'était pour ses images iconiques du Biafra, de l'Irlande du Nord, de Mai 68 ou du «Printemps de Prague». Black and white only. Idem pour la seconde manifestation Caron, sous-tirée «Le conflit intérieur» organisée par le musée lausannois en 2013. C'est d'ailleurs récemment que sont apparues les séries couleurs de Caron. Il «doublait» ses prises à l'intention de la presse, afin de répondre à la demande de l'agence Gamma, qu'il avait lui-même cofondée en 1967.

Tirages en Cibachrome 

Caron en couleurs arrive donc aujourd'hui à la galerie Blondeau de Genève, sous le double parrainage de la Fondation Caron, créée par la veuve du photographe en 2007, et de la Fondation suisse Bru, vouée à la culture comme à l'éducation. Trente-sept images se sont vues sélectionnées. Il s'agit au départ de diapositives. Elles ont été tirées en Cibachrome sur papier par Roland Dufau. Un procédé suisse, lancé en 1963 et aujourd'hui en voie de disparition. Le numérique laisse comme ça, derrière lui, un grand nombre de cadavres. Il a perdu la matérialité que possédait l'argentique, au grand dam de certains créateurs. 

Qu'y a-t-il sur ces photos? L'image kaléidoscopique d'un monde comme toujours en convulsions. De 1967 (il a alors 28 ans) à sa disparition au Cambodge en avril 1970 (son corps n'a pas été retrouvé), Caron passe ainsi d'un continent à l'autre, sous l'égide du grand reportage. Le Français saute de la Guerre des Six jours, entre Israël et l'Egypte, à l'épouvantable famine du Biafra, province sécessionniste du Nigeria, en transitant par les manifestations ultra-violentes de l'Irlande du Nord et une session de mode mode avec Romy Schneider. Une sorte de grand écart géographique et intellectuel, qui crée volontairement le malaise. Comme dans un journal télévisé, catastrophes et futilités prennent en apparence la même importance (1).

Effet de réalité 

Qu'ajoute la couleur à ce que nous savions de Gilles Caron, météore de la photographie comme avant lui Robert Capa? A vrai dire, pas grand chose. Certaines images, connues à d'infimes différences près, perdent même de leur belle lisibilité. Il faut dire que les tonalités des années 1960 n'ont pas forcément bien vieilli. Elles ont jauni. Elles ont verdi. Leur effet de réalité dédramatise paradoxalement la scène. Il suffit de voir, à la galerie Blondeau, les quelques tirages N + B présentés à titre de comparaison. C'est la même histoire, et pourtant ce n'est pas la même chose. La différence se sent surtout pour le soldat américain mourant du Vietnam, puisque Caron ne pouvait évidemment manquer cette guerre-là. Avec les questions de voyeurisme que cela suppose. C'est du reste Caron qui a pris l'image, censurée par l'intéressé à l'époque, de Raymond Depardon se précipitant pour filmer avec sa caméra 16 millimètres l'agonie d'un enfant affamé du Biafra. 

L'exposition pose une autre question, moins lourdement morale. Pourquoi Caron? Pour quelle raison est-il devenu mythique? Parce qu'il est mort à 30 ans? Dans le genre guerrier, Don McCullin, aujourd'hui octogénaire et concentrant désormais son attention sur la nature morte, possède sans nul doute plus de force. Il y a quelques chose d'halluciné chez Christine Spengler, qui a tout enregistré, du Tchad au Cambodge en passant par l'Iran. Mort il y a quatre ans, mais âgé, Malcom Browne reste un inconnu, sauf pour quelques amateurs. Je ne dis pas cela pour diminuer Caron. Mais je m'interroge. Comment se fait-il qu'à talents égaux il n'y ait de place dans la mémoire que pour si peu de gens?

(1) Je précise cependant que l'exposition actuelle, loin de refléter tout Caron, ne comporte qu'une seule image un peu légère. Celle de Romy Schneider, donc.

Pratique

«Gilles Caron: Couleurs», galerie Blondeau, 5, rue de la Muse, Genève, jusqu'au 5 mars. Tél. 022 544 95 95, site www.blondeau.ch Ouvert le jeudi et le vendredi de 14h à 18h30, le samedi de 11h à 17h.

Photo (Gilles Caron): Le Vietnam en couleurs de Gilles Caron.

Prochaine chronique le lundi 22 février. Le Museum Tinguely de Bâle nous dit: "Prière de toucher".

 

 

 

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