Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO / La Corée du Nord, version Adrien Golinelli

Un an jour pour jour. Ou presque. En novembre 2012, Adrien Golinelli recevait à Paris le Prix SFR dans le cadre de "Paris-Photo". Douze mois plus tard, il expose à Genève ses images de Corée du Nord, publiées en octobre 2013 par La Martinière. L'éditeur d'Yann Arthus-Bertrand. Joli parcours pour un Genevois qui semble tout faire très vite. A 18 ans, il explorait la route de la soie, avant de s'installer deux ans au Japon. Rencontre et explications.

Adrien Golinelli, pouvez-vous d'abord vous présenter.
Je suis né en 1987 ans Genève, de parents genevois. Ma mère a enseigné. Avocat, mon près travaille comme consultant dans l'immobilier. J'appartiens à la dernière vague des collégiens férus de grec et de latin.

Vous faites surtout de la photo...
Elle est venue ensuite. Ou en plus. Je termine en ce moment mon master en Lettres. Linguistique et japonais. Tout est venu en fait progressivement. Les langues mortes m'ont donné le goût des langues vivantes. Après ma maturité, je me suis donné du temps pour voyager. Mon idée était d'aller aussi loin que possible vers l'Est, sans jamais emprunter l'avion. J'ai donc passé des Balkans à la Turquie pour aboutir à Tokyo, où je suis resté deux ans. Une immersion. Au départ, je ne parlais pas un mot. Je ne connaissais personne. Je n'avais pas d'argent.

Mais la photographie...
Je m'y suis mis lors de ce voyage. Au départ, je dessinais. Je gribouillais, en fait. Mon parrain m'avait donné un appareil argentique, que j'ai utilisé. Partout où je passais, il restait facile de trouver des films. C'est un paradoxe oriental. Dans ces pays si friands de nouvelles technologies, il subsiste, comme ça, des vestiges du passé. C'est développer, en fait, qui se révélait le plus difficile. Je ne voyais donc les résultats que par à-coups. Je sentais pourtant que j'évoluais. Il faut dire que je découvrais des pays toujours plus forts sur le plan émotionnel. Passer deux mois en Afghanistan, c'est vivre deux ans, tant il faut toujours rester aux aguets. Même chose, ou presque, au Pakistan.

Que représentaient pour vous les images que vous preniez alors?
Quelque chose de l'ordre du journal intime. Un peu intuitif. Assez inconscient. J'écrivais parallèlement dans des carnets. J'en ai comme ça douze. Il y a là de tout. Des notes. Des glossaires. Je me faisais par exemple mon petit dictionnaire français-baloutche. Il faut bien pouvoir parler aux gens. J'apprenais très vite. J'oubliais presque aussi rapidement. Il y a ainsi des éléments de langue que j'ai complètement perdus depuis.

Qu'avez-vous fait de toute cette documentation?
J'avais à la fin environ 3000 clichés, essentiellement en noir et blanc. Pour tout dire, la couleur me dérangeait. J'aimais le côté nostalgique de ces images, qui me rappelaient le temps des grands explorateurs. Je me suis obligé à pratiquer la couleur pour aller jusqu'au bout. Il me fallait tout essayer. Je ne suis pas pour les demi mesures. Et puis on change! Après avoir appris à définir un cadre, à travailler ses angles, on finit par aimer. La Corée du Nord, qui est en couleurs, est celui de mes travaux qui me satisfait aujourd'hui le plus.

Comment êtes-vous allé là-bas?
Avec un groupe, bien sûr! J'avais envie, après l'Afghanistan, d'un pays qui me dépayserait tout autant, mais d'une manière différente. La Corée communiste a jusqu'ici échappé à l'uniformisation tenant à la globalité actuelle du monde. Cela dit, je ne suis pas la première personne à photographier le régime de Pyongyang. J'avais du reste soigneusement regardé ce qui s'était publié en la matière. J'avais du coup mon angle d'attaque. Mes idées. Et une question. Est-ce que cela vaut la peine d'aller dans un pays où l'on dispose d'aussi peu de liberté? Réponse, oui parce que le seul air qu'on y respire vous apprend quelque chose.

Combien de temps êtes-vous resté là-bas?
Deux semaines. C'est beaucoup pour la Corée du Nord. Mais y demeurer davantage ne servirait strictement à rien. Il y a trop peu de régions accessibles aux étrangers. Elles se ressemblent. Pour en apprendre davantage, il faudrait pouvoir se rendre ailleurs...

De quelle manière avez-vous pu y portraiturer des gens?
Comme ailleurs. Rien qu'avec les signes, vous pouvez vous faire comprendre. Etablir un contact. Susciter une connivence. C'est une question de tact et de savoir-faire. J'avais en plus la chance de pouvoir leur parler en japonais. Ou en russe. Parfois quelques mots de polonais. Et, contrairement à ce qu'on pourrait croire, il existe des Coréens du Nord qui ont des notion d'anglais.

Ce travail a été primé à "Paris-Photo". Comment fait-on pour y parvenir?
C'est un concours. Comme je n'y croyais pas du tout, des amis m'ont inscrit sans me prévenir. Il y avait 3000 candidats. A l'arrivée, quatre se retrouvent primés de diverses manières. J'ai été très soutenu, dans le jury, par Christian Caujolle, le fondateur de l'agence "Vu". Il me voulait absolument en lauréat.

Caujolle signe aujourd'hui la préface du livre. Comment se voit-on publié à La Martinière?
Le prix m'a en quelque sorte propulsé photographe. Je n'étais plus seul dans mon coin. Pendant "Paris Photo", l'an dernier, un éditeur de La Martinière m'a demandé si un livre m'intéressait. Il serait fait dans des conditions favorables. Trop souvent, c'est l'artiste qui paie. Ici, j'aurais un à-valoir et le remboursement de mes frais de laboratoire. Peut-être ont-ils vu juste? Le livre suscite en tout cas un grand intérêt, en raison du sujet. La Corée du Nord sert un peu d'appât dans la presse. Ma foi, tant mieux.

Y a-t-il donc d'autres sujets traités par vous qui passionnent moins?
Absolument! Le Bhoutan. La Chine du Nord. Là-bas, en Chine, j'ai pourtant photographié la naissance d'une ville étonnante. Des gratte-ciel poussant partout dans le désordre. Vides. On a prévu un million d'habitants, qui ne viennent pas. C'est l'argent du charbon qui a permis cette folie. J'ai trouvé fascinant de documenter ce gaspillage à l'état pur.

Pratique

"Corée du Nord, L'envers du décor", d'Adrien Golinelli, aux Editions de La Martinière. Les photos sont présentées du 8 au 30 novembre à Genève chez Freestudios, 3, rue Gourgas, tél. 022 592 50 00. Ouvert aux heures de bureau. Soirée festive d'inauguration le jeudi 7 novembre. Photo (Adrien Golinelli): une des images de Corée du Nord.

Prochaine chronique le mercredi 6 novembre. Le MEG, ou Musée d'Ethnographie de Genève, rouvre ses portes dans exactement un an. Où en est-on aujourd'hui? Explications avec le directeur Boris Wastiau. 

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