Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO / L'Haïti de Paolo Woods à l'Elysée

L'existence d'un gagnant suppose celle d'un perdant. Au musée de l'Elysée de Lausanne, Sebastião Salgado occupe en ce moment les deux bons étages, pour ne pas dire les deux bons morceaux. Les images de Paolo Woods sur Haïti ont beau se révéler autrement plus colorées. Elle se trouvent sous les combles, là même où l'ancien directeur Charle-Henri Favord présentait en son temps (c'est dire il y a désormais longtemps) la photographie du XIXe siècle.

Woods n'a pourtant rien d'un inconnu. Agé d'une petite quarantaine, l'homme a connu un parcours insolite. Issu d'un père canadien et d'une mère hollandaise, il a vu le jour à La Haye. Le futur photographe a été élevé en Italie. Il a vécu à Paris. C'est cependant à Florence que le débutant a commencé par ouvrir une galerie. Il l'a abandonnée pour la photo en 1999. Le reportage classique l'attirait. «Et en 2000 j'ai reçu ma claque», expliquait en juillet 2010 Woods au journal «Le Monde». «Je suivais un atelier avec Martin Parr. L'Anglais nous a expliqué qu'il serait stupide d'aller comme tout le monde en ex-Yougoslavie. Nous ferions mieux de photographier ce qui se passait dans la rue en Italie.»

Non au spectaculaire

Le débutant a compris la leçon. Il faut refuser le spectaculaire. Se méfier de l'émotionnel, qui trop souvent atrophie notre jugement. Eviter les oppositions, qui dégénèrent généralement en caricatures. «Le langage photographique reste trop souvent facile, paresseux et de surface.» Mieux vaut se lâcher dans des travaux de longue haleine, même s'ils ne produisent pas le même effet de choc. Il faut pour cela s'attaquer à de grands projets avec le bon co-équipier. Woods collabore ainsi avec le journaliste Serge Michel. Arnaud Robert est son actuel co-équipier pour «STATE».

Avant de s'embarquer pour Haïti, où il s'est installé avant le tremblement de terre qui a saccagé Port-au-Prince, Woods a donc donné un ouvrage remarqué sur le pétrole. L'enquête, car il s'agit bien de cela, l'a mené de l'Angola à la Russie et du Texas à l'Irak. Il en est sorti «Un monde de brut». Sont ensuite venus «American Chaos», qui traite de l'Irak et de l'Afghanistan, «Chinafrique», où se voit montrée l'infiltration économique des Chinois sur le Continent noir et «Walk on my Eyes», où l'Iran est vu d'un autre œil.

Un pays en faillite

Ce tour du monde se poursuit donc à Haïti. «Je voulais essayer de comprendre à quoi ressemble un pays qui a fait faillite.» Avec ce que cela comporte de paradoxes. Nés dans le premier pays noir historiquement indépendant, ses habitants en gardent une fierté toute nationaliste. Ils savent pourtant ne pouvoir compter sur aucun organisme gouvernemental. Ici, rien ne fonctionne. Parler de dysfonctionnements tiendrait de l'euphémisme. Alors, chacun surjoue la comédie de la grande nation qu'Haïti ne sera sans doute jamais.

Tout cela se voit montré avec des images d'un calme étonnant. Il n'y a pas, chez Woods, cette surexcitation folle sensée nous rappeler que nous nous trouvons dans le Sud. Aucun de ces effets tremblés donnant l'illusion de l'action rapide. Tout le monde pose. Visiblement. Il y a là une grande volonté de simplicité et d'honnêteté. Le spectateur voit ainsi travailler les ONG dans un pays sur-assisté. Il assiste au grignotage religieux de la population par les évangélistes américains. Il participe à la grande débrouillardise que doivent développer les Haïtiens.

Les quelque soixante photos de «STATE» sont cependant pour la plupart très belles. Très bien cadrées. Leur immobilité, leur statisme impressionnent et déroutent. Nous sommes vraiment là face à des arrêts sur image. Mais comment peut-on encore prétendre vouloir comprendre le monde, quand les médias (la TV surtout) le transforment le plus souvent en papillotement aussi bref que coloré?

Pratique

«Paolo Woods, STATE», Musée de l'Elysée, 18, avenue de l'Elysée, Lausanne, jusqu'au 5 janvier 2014. Tél. 021 316 99 11, site ww.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le livre «STATE-ÉTAT» a paru aux éditions Riverboom. Photo (Elysée/Paolo Woods): Un bureau de "borlettes". Les Haïtiens investissent chaque année deux milliards de dollars dans ces loteries privées.

Prochaine chronique le dimanche 6 octobre. Genève vivra "La fureur de lire" dès le 8 octobre. Elle comprendra de nombreuses expositions. Entretien avec son responsable Dominique Berlie.

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