Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO/L'Elysée montre les rites de passage selon Steeve Iuncker

Crédits: Steeve Iuncker

Les Genevois connaissent bien son travail, du moins dans sa partie quotidienne. Depuis plus de vingt-cinq ans, Steeve Iuncker travaille pour la «Tribune de Genève», qui a publié de lui des images d'actualité, et d'autres plus personnelles. Steeve poursuit aussi d'autres travaux, dont je vous ai déjà parlé ici, comme celui sur les villes de l'extrême, présenté au Museum d'histoire naturelle à Paris. Ou celui sur les suicidés, naguère proposé au Mamco genevois. Depuis aujourd'hui, l'Elysée montre à Lausanne «Se mettre au monde». Une exposition placée sous la responsabilité de Caroline Recher. C'est le moment d'en parler avec l'auteur. L'entretien s'est fait dans son atelier de l'Usine, il y a près de deux semaines. Autant dire que nous parlons encore ici d'un projet en devenir. 

Comment l'idée est-elle apparue?
Bien avant l'invitation de l'Elysée. Tout a commencé il y a quatre ans. J'ai revu mon fils, qui avait alors 16 ans, après une dizaine de jours d'absence. Il m'est apparu d'un coup comme un adulte. C'était vraiment soudain comme quand, à l'autre bout de la vie, certains deviennent en une ou deux semaine des vieillards. Mon fils avait changé à mes yeux. Comment le dire? Que c'était-il passé? Est-ce que javais manqué à un certain moment mon rôle d'éducateur? Nous en avons parlé. Lui ne ressentait aucun problème. J'avais fait ce que j'avais pu. 

De quelle manière avez-vous passé de ce constat à l'idée d'un travail sur les rites de passage?

La chose m'a amené à plonger dans ma mémoire. J'avais 15 ans. Mon père, ex-parachutiste, m'avait alors proposé un saut initiatique. J'ai dit oui. Je n'étais pas obligé. J'avais l'âge limite. J'ai passé mon brevet à Chalon-sur-Saône. Je me retrouvais dans une situation où il était interdit de paniquer. J'ai découvert de moi quelque chose que mon père n'a pas verbalisé. Il était fier de moi, mais il lui manquait les mots. 

De ce souvenir, vous avez passé à la série qui va être proposée à Lausanne.
Je me suis demandé quels étaient aujourd'hui, trente ans après, les rites de passages. Jadis, des parents, un maître, un professeur définissaient une action qu'il fallait tenter, et si possible réussir. Il y a une règle et un juge. C'était la vision traditionnelle. 

Et aujourd'hui?
Aujourd'hui, il n'existe plus d'organisation. Les étapes de l'existence elles-mêmes se voient décalées. On commence à travailler à 30 ans, quand on y arrive. Une femme accouche de son premier enfant souvent tard. Le mariage a lieu encore après. C'est en tout cas ce que je vois. «Se mettre au monde» ne constitue pas une entreprise ethnographique ou sociologique. Je me contente d'un travail photographique. 

Que montrer?
Un monde où rien n'est plus organisé. Le rite appartient maintenant à l'intime. Ou il dépend d'un groupe, hors de la présence des adultes. Il faudra peut-être plusieurs générations pour fixer de nouvelles règles. Il m'est arrivé, après coup, de parler avec des adolescents après une prise de vue pour laquelle ils étaient consentants. Ils me parlaient de ce qu'ils venaient de faire. C'était la première fois qu'ils se posaient la question de savoir s'il s'agissait là d'un acte rituel. 

Passons au concret.
J'ai évité les lieux particuliers. Il me fallait une portée générale. L'alcool en dose massive, tout le monde y passe. Le tatouage s'est beaucoup répandu. La méga salle de concert, lieux de tous les abus, m'intéressait beaucoup. La fête foraine aussi. C'est le moment où, dans une meute, quelqu'un peut se découvrir le pouvoir de devenir un «leader». Je voulais faire l'école de recrue, qui offre de nos jours encore un parcours balisé. Je n'y suis pas arrivé en dépit de lettres de Pierre Maudet comme de Tatyana Franck. L'état-major ne voulait pas voir l'armée mise sur le même plan qu'une drogue. J'ai donc été à ses journées portes ouvertes. Ce n'était pas plus mal. Les conscrits se retrouvent ici sous le regard de leurs copines, de leurs copains et de leurs parents.

Comment avez-vous œuvré, sur le plan pratique?
Au quatre inches sur cinq. Autrement dit, avec de gros négatifs couleurs. Je faisais chaque fois entre cinq et sept images. Pas davantage. Sur celles-ci, deux se détachent en général. Cela limite le choix. Quand j'ai eu la proposition d'exposer, l'année dernière, j'avais déjà les deux tiers du travail derrière moi. Il restait à compléter, puis à tirer. Comme pour l'exposition sur les suicides du Mamco, j'ai choisi un procédé cher et un peu aléatoire, le tirage Fresson. Un mode très pictural. Je me suis rendu compte que la plupart des prises retenues étaient verticales. L'effet de monotonie a été cassé en adoptant deux dimensions différentes Pour donner un chiffre, je dirai qu'il y a environ 150 photos en tout, dont 37 se trouvent aux murs de l'Elysée. 

Un livre est-il prévu?
Pas tout de suite. Pour le moment, j'en reste à une sérigraphie, qui sera vendue. C'est une autre approche qu'un tirage. Il y aura aussi une litho, tirée dans l'atelier de Reynald Métraux. Je rejoins ici 'art contemporain. L'autre travail a été un essai pilote iPpad. J'ai aussi pensé à une cabine où les visiteurs raconteraient leur rite de passage. Des témoignages. 

Et le livre, alors?
Il sortira au moment du finissage. Je trouve ça très bien. Nous avons du temps. Il ne faut pas oublier que j'ai remis mes dernières prises de vue il y a dix jours à peine. L'album sera accompagné d'un texte du sociologue David Le Breton. Je lui avais demandé de suivre mon travail.

Pratique 

«Steeve Iuncker, Se mettre au monde», Musée de l'Elysée, 18, avenue de l'Elysée, Lausanne, du 25 mai au 28 août. Tél. 021 316 99 11, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le musée présente parallèlement «La mémoire du futur». 

Photo (Steeve Iuncker): Séance de tatouage. Un rite de passage.

Prochaine chronique le jeudi 26 mai. La galerie Art & Public, à Genève, présente l'Italienne Dadamaino.

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