Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO/L'Elysée en deuil. Son fondateur Charles-Henri Favrod est mort

Crédits: Florian Cella, 24 Heures

On le savait malade depuis longtemps. Il y a des années que Charles-Henri Favrod, grand voyageur devant un Eternel qu'il côtoie désormais de près, restait comme prisonnier de son château de Saint-Prex, dont il peinait à descendre l'escalier. Certains amis étaient récemment allés à l'hôpital lui rendre une visite, qu'ils estimaient d'adieux. L'homme s'est éteint à 89 ans, le 15 janvier. Ainsi se tourne, vingt ans après son départ de l'Elysée, une page des arts en Suisse romande. 

Charles-Henri Favrod était né en 1927 à Montreux. Il avait accompli une brillante carrière de journaliste durant sa première vie. L'homme avait ainsi pu imposer, dès 1952, un tour de la Méditerranée au quotidien s'appelant alors «La Gazette de Lausanne». Un parcours qui laissera ses traces. Arrivé la tête d'un musée, le directeur racontait volontiers sa vie de passeur de valises pour le FLN algérien. Il se trouvait, masqué, derrière le début des accords d'Evian, qui amèneront à l'indépendance en mars 1962. Favrod voudra d'ailleurs toujours rester celui qui amène en Suisse les œuvres de pays nouveaux sur le plan du 8e art, comme le Liban, l'Egypte ou l'Amérique du Sud.

Une vie d'éditeur à Rencontre 

En 1962, le Vaudois a entamé sa seconde existence. C'était celle d'un éditeur. Il travailla alors pour Rencontre, créé en 1950 et qui durera jusqu'en 1971. La formule était originale. Les choix, largement axés sur l'image, audacieux. En 1965, Rencontre expédie ainsi chaque mois 200 000 volumes à ses abonnés. Je me souviens spécialement de la série oblongue des «J'aime» (1961-1962), qui parlait de tous les arts d'une manière novatrice, même si celle-ci émanait en fait d'Yvan Dalain et de Jean-Pierre Moulin. Favrod a alors renoncé à rester photographe. Il ne collectionnera désormais plus que les créations des autres, célèbres ou anonymes. 

Dans les années 1980, Lausanne transforme l'Elysée en musée pour les œuvres sur papier. La première formule, tournant autour de la gravure, n'attire guère le public. Trop élitaire. Naît alors l'idée d'un lieu «pour la photographie», qui serait confié à Charles-Henri Favrod. Il ouvre en 1985, et c'est le succès immédiat. Avec une sorte de boulimie, le maître des lieux accumule les expositions. Pas de temps morts. A la fin d'un accrochage, le suivant se règle dans la nuit. Il ne s'agit pas de mettre le 8e art en scène, mais de le montrer. Tout reste à faire en Suisse, où le Fotomuseum de Winterthour naîtra seulement après. Les grands noms du XXe siècle sont de vieux messieurs allègres, qu'il est possible d'inviter, comme à Arles. J'ai ainsi croisé Willy Ronis, Robert Frank ou Jacques-Henri Lartigue.

Un conteur intarissable 

Comme plus tard Christian Bernard au Mamco genevois, Favrod se montrait intarissable en conférences de presse, données autour d'une table en fer à cheval de l'Elysée. Il parlait, parlait... Ses invités n'avaient du coup pas droit à la parole et les journalistes, déjà trop pressés à l'époque, ne trouvaient plus le temps de visiter les expositions. Il y avait pourtant là toujours de nouvelles gens à découvrir. Favrod restait en effet un éclectique. Un plutôt un universel. Le XIXe siècle comme le XXe. Le reportage au même niveau (et même parfois au dessus) que la photo plasticienne. L'Elysée est ainsi vite devenu LE musée de référence européen en la matière. On y venait en pèlerinage de France ou de Belgique. Le musée exportait du coup nombre d'expositions, après les avoir conçues et présentées. 

Tout a une fin... Favrod avait dépassé l'âge de la retraite. Comme les autres «pères» d'institutions lausannoises, de Freddy Buache de la Cinémathèque suisse à François Daulte de l'Hermitage, il se refusait pourtant à partir. La fin fut pénible. Douloureuse. Elle le fut d'autant plus (et je me le dois aujourd'hui de le dire, au milieu d'articles de presse maniant sérieusement le coup de gomme), que la comptabilité de l'institution fourmillait d'étrangetés, pour ne pas dire plus. Entre les concours pipés à la succession et les éclaircissement demandés par la Justice, il y eut ainsi un long temps de flottement (et l'emprisonnement d'un membre de l'équipe), avant que le Canadien William A. Ewing succède dignement à l'ancêtre.

Aventure florentine

Charles-Henri Favrod partit donc, emmenant avec lui sa collection personnelle de photos, jusque là déposée à l'Elysée. On le revit plus tard à Florence, où les Alinari entendaient créer leur fondation photographique sur la piazza Santa Maria Novella. Le lieu a connu une brève existence. Un autre musée, celui du XXe siècle, a pris un jour sa place. J'ai posé la question. Nul n'a été capable de me dire ce qu'était devenu l'ensemble réuni par le Vaudois, qui contenait aussi bien des primitifs que des icônes du XXe siècle. 

Vint alors le vrai temps de la retraite, avec tout de même l'écriture de livres. L'Elysée a passé d'Ewing à Sam Stourdzé, puis à Tatyana Franck. Marguerite Favrod est morte. Leurs trois fils avaient depuis longtemps fait leur chemin. Et les collaborateurs de Favrod sont eux-mêmes partis. Un à un. Coïncidence, Daniel Girardin, qui fut l'un de ses bras droits (Favrod était une sorte de dieu indien) s'en va à la fin du mois, après avoir proposé son ultime exposition sur la montagne, «Sans limite». Un petit, et même un gros hommage serait le bienvenu au musée. La continuité, ça existe. La reconnaissance aussi.

Photo (Florian Cella/24 Heures): Charles-Henri Favrod et son éternel cigare.

Texte intercalaire. 

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