Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO/L'avant-gardiste Germaine Krull revient à Paris

C'était un nom. Un nom lié à quelques images éparses. Rares ont été jusqu'ici les rétrospectives dédiées à Germaine Krull (1897-1985). Voué depuis quelques années à la photographie, le Jeu de Paume parisien répare aujourd'hui cette injustice, ou plutôt cet oubli. Il montre 130 tirages originaux de l'Allemande de choc, surnommée de son temps (les années 1920) «la walkyrie de fer» tant en raison de ses origines germaniques que pour sa prédilection pour les monuments métalliques. Ces derniers incarnaient alors la «modernité». 

Comme beaucoup de femmes pionnières des débuts du XXe siècle, Germaine Krull, c'est d'abord (et peut-être avant tout) une vie. Naissance à Wilda, aujourd'hui situé en Pologne. Parents aisés. Education par des précepteurs. Installation à Munich. Dès 1916, elle s'intéresse à ce que l'on n'appelle pas encore le 8e art. La politique domine bientôt, dans un Reich en décomposition. La jeune femme se veut socialiste, puis communiste, ce qui ne l'empêche pas de lier son destin à un anarchiste. Elle épouse le Russe Towia Axelrod, ce qui lui vaudra beaucoup d'ennuis. Après l'échec de la révolution spartakiste en 1919 et leur fuite, elle finira dans les geôles de Lénine.

Installation à Paris 

Miraculeusement relâchée, Germaine s'installe (sans Towia, qui finira tué lors d'une purge stalinienne) à Paris. Elle fait d'un hobby son métier. Portraitiste. Reporter. «Le vrai photographe, c'est le témoin de tous les jours.» La Française d'adoption promène son appareil dans la rue, avec une préférence pour les clochards et les quartiers interlopes. C'est alors une mode. Brassaï réalise (avec davantage de talent que Germaine) son «Paris de nuit», qui deviendra un livre en 1932. Germaine, qui a épousé le futur documentariste hollandais (communiste, puis maoïste) Joris Ivens en 1927, se contente de journaux. Ils publient ses images. Le plus connu d'entre eux reste le prestigieux «Vu» de Lucien Vogel. 

Le Jeu de Paume présente parallèlement tirages «vintage» et parutions presse. Le commissaire Michel Frizot illustre de la sorte une démarche à la fois commerciale (Germaine a besoin d'argent pour vivre) et esthétique (elle s'adresse au plus grand nombre). Il y aura néanmoins un ou deux portfolios de luxe, dont «Métal» (1928), faisant d'elle une "vraie" artiste. Un essai de roman-photo aussi, avec Georges Simenon, «La folle d'Itteville» (1931). Et enfin, honneur à l'époque rarissime, un album (également en 1931) à sa gloire, dont le texte est du célèbre Pierre Mac Orlan.

Gérante d'hôtel à Bangkok

La Crise de 1929 n'en a pas moins raréfié le travail. Le militantisme de Germaine a molli. Elle ne sera ni du Front populaire, ni de la Guerre d'Espagne. Etrangement, elle se met au service du Casino de Monte-Carlo, dont elle mitraille les «people». Il faut 1940 pour la réveiller. Elle travaille pour la France libre au Brésil, puis au Congo et en Algérie avant de débarquer avec les troupes dans le Midi. Ce sursaut demeure circonstanciel. L'ex-résistante part ensuite pour l'Asie et devient gérante d'un hôtel, dont elle fera un palace, à Bangkok. En 1966, elle quitte son poste avec un dernier projet sur les Tibétains en exil. Pauvre, ayant perdu la plupart de ses négatifs, c'est enfin le retour en Allemagne, où elle s'éteint en 1985. 

Le moins qu'on puisse dire est que l'Allemande aura connu un destin. Comme Tamara de Lempicka en peinture ou Ella Maillart en écriture. Une vie marquée par l'errance, les grands drames du XXe siècle et une volonté jusqu'au-boutiste d'exister par elle-même. Le problème, c'est que l’œuvre ne se révèle pas à la hauteur du personnage. Ce que produit Germaine, tant dans le domaine du portrait que de l'image de rue est bien. Très bien même. Mais il se situe dans l'air du temps. Tout photographe un brin avant-gardiste a montré, avec des plongées et contre-plongées audacieuses, le pont métallique géant enjambant alors le port de Marseille ou la Tour Eiffel. Vieille d'une trentaine d'années (elle date de 1889), cette dernière fait alors l'objet d'un culte. Elle forme aussi bien la vedette du film «Paris qui dort» de René Clair (1923) que du ballet «Les mariés de la Tour Eiffel», sur un argument de Jean Cocteau (1921).

Une exposition bien faite 

Dans ces conditions, le principal mérite de cette exposition, pas ailleurs bien faite et bien présentée, est d'illustrer cette conformité à l'époque. Notons en passant que le Jeu de Paume se montre enclin à des hommages tant passéistes que féministes. Germaine Krull y succède à Florence Henri. Il y a eu auparavant Laure Albin-Guillot (l'accrochage a ensuite passé par l'Elysée) ou Claude Cahun. Il s'agit d'un devoir de mémoire. C'est du coup faire subir le terrible jeu de la rétrospective. Peu d'artistes (tant masculins que féminins) résistent aux présentations fleuves. Elles paraissent assez vite répétitives. C'est hélas le cas ici...

Pratique

«Germaine Krull», Jeu de Paume, jardin des Tuileries, Paris, jusqu’au 27 septembre. Tél. 00331 47 03 12 50, site www.jeudepaume.org Ouvert le mardi de 11h à 21h, du mercredi au dimanche de 11h à 19h. Photo (Jeu de Paume): L'une des plongées de Germaine Krull, avec métal.

Prochaine chronique le vendredi 31 juillet. Rennes montre des dessins itali9ens avec deux expositions passionnantes. La première d'entre elle est vouée au baroque.

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