Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO / Horst Tappe et ses écrivains célèbres à Penthes

Succédant à la peinture, la photographie a longtemps vécu du portrait. Il s'agissait là du genre par excellence, cristallisant la demande du public. Le 8e art satisfaisait son besoin de représentation, puis de mémoire. Des générations entières ont ainsi vécu entourées de celles qui les avaient précédées. Le cimetière à domicile, en quelque sorte. 

L'image des hommes et des femmes célèbres a constitue un sous-genre depuis le XIXe siècle. Victor Hugo comme Sarah Bernhardt ont été portraiturés jusqu'à leur dernier jour. Neuf photographes et deux peintres se sont ainsi retrouvés à côté du lit de mort du grand homme, en 1885. Décédé en 2005, Horst Tappe s'intéressait aussi aux écrivains, mais vivants bien qu'âgés. Né en 1938, l'Allemand a ainsi longtemps suivi l'Américain Ezra Pound comme le Russe Vladimir Nakokov. Il faut dire que ce dernier était son voisin. Il vivait aux Montreux-Palace, tout près de l'endroit où le jeune artiste avait établi son studio.

Des visages dans leur vérité 

Tappe a montré le visage de beaucoup d'hommes et de quelques femmes. Ses archives comprennent 1000 modèles, ce qui représente environ 50.000 négatifs et 20.000 tirages. Il s'occupait lui-même du travail de laboratoire permis par le noir et blanc argentique. Il lui fallait obtenir une épreuve contrastée, mais pas bouchée. Une image assez simple. Il y a chez lui peu d'effets, dramatiques ou non. Le modèle devait paraître dans sa vérité. Le photographe le cadrait du coup assez serré. Ce n'est qu'à ses débuts qu'il a mis en scène ce qu'il montrait. Je me souviens ainsi d'un étonnant Pound debout sur une gondole, à Venise. 

En 1999, l'artiste a rencontré deux jeunes femmes, Charlotte Contesse et Sarah Benoit. Est ainsi née une exposition autour de portraits de Nabokov, dans l'intimité familiale duquel l'homme se voyait admis. Elle a longtemps tourné, amenant en 2001 une autre manifestation centrée autour de Noel Coward, puis une troisième vouée à Oskar Kokoschka en 2005. Tappe était alors déjà très malade. Il fallait trouver un destin à ses archives. C'eut pu être un musée, comme l'Elysée tout proche de Lausanne. La formule adoptée a été celle de la fondation. Une fondation rien que pour elle.

Un livre  et une exposition 

C'est cette dernière qui sort aujourd'hui un gros livre dont certaines images se retrouvent cet été à Montricher, où Vera Michalski a ouvert une cité pour écrivains portant le nom de son défunt époux Jan Michalski. On voit le lien. Les auteurs dominent dans les pages où défilent les noms célèbres, d'Ian Fleming (le père de James Bond) au plus difficile d'accès Julien Gracq. Beaucoup de figures sont liées, par la naissance ou la résidence, à la terre vaudoise. C'est le cas de Han Suyin ou de Georges Haldas comme de Jean Anouilh et de Georges Simenon. Il s'agit en effet là du plus élégant mourir européen avec le Tessin. Chaplin, Béjart ou David Niven se retrouvent donc épinglés dans les pages comme s'ils sortaient du filet à papillons de Nabokov. 

Quel mot caractériserait finalement le mieux la création de Tappe? Sobriété. On est loin de Yousuf Karsh, auquel le compare Jean Genoud, interrogé par le conservateur de l'Elysée Daniel Girardin. Personne ne pourrait dire d'où viennent les lumières. Nous ne sommes pas dans un studio. Les gens se voient juste isolés de leur contexte. Tappe les met à portée de notre regard, sans détails inutiles. Il faut dire que le portrait d'écrivain constitue une catégorie à part (et Tappe a longtemps les auteurs des éditions Bernard Campiche). Les modèles sont supposés intéressants en eux-mêmes. Il n'y a de toutes manière pas de budget de décorateur, comme à Hollywood vers 1940. Seul Noel Coward, éternel cabotin, fait exception à la règle. L'Allemand le montre assis, avec deux ailes dans le dos. Ce serait le comédien et dramaturge qui l'aurait demandé que je n'en serais pas surpris. Il savait que le résultat sortirait de la sorte du lot.

Pratique 

"Horst Tappe, L'art du portrait, 50 ans de photographies". Texte liminaire (assez prétentieux) de Jacques Roman. Conversation avec Jean Genoud de Daniel Girardin. Paru aux Editions Till Schaap/Genoud. Pages non numérotées. Exposition à la Fondation Jan Michalski de Montricher (Vaud) jusqu'au 28 septembre. Ouvert le mercredi, le samedi et le dimanche de 14h à 18h. Site www.fondation-janmichalski.com Photo (DR): La couverture du livre, qui a paru à la mi juin. Tappe est montré tel qu'il était vers 1970.

Prochaine chronique le lundi 28 juillet. Des Chinois à Versailles!

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