Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO / Fribourg met en valeur l'incisive Vivian Maier

C'est la révélation de ces dernières années. Vivian Maier connaît aujourd'hui une reconnaissance dont elle n'a nulle idée, à moins de nous observer de très haut. La gloire de cette Franco-américaine, morte à 83 ans en 2009, est en effet posthume. La dame n'a même pas vu la majorité de ses photographies. Par manque d'argent, elle ne les faisait plus tirer depuis les années 1970. Il faut dire que l'entreprise lui eut coûté une fortune. On connaît, à l'heure actuelle, 120.000 images de celle qui travailla toute sa vie comme nounou, à New York, puis à Chicago. 

Illustrée par une petite exposition aujourd'hui organisée à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg, ville où a aussi été projeté le documentaire "Finding Vivian Maier", l'histoire commence en 2007. John Maloof, 25 ans, cherche des clichés représentant Portage Park. Ce jeune loup s'occupe aussi d'une société historique locale. Il court donc les petites maisons de vente. L'une d'elles propose un jour des lots de négatifs. Il en achète pour 400 dollars environ 30.000. Echec. Il y a là de tout, sauf Portage Park.

Une quête de deux ans 

John remise les boîtes. Puis il change d'idée. Ce qu'il a cru voir, à l'envers, lui semble magnifique. Il va donc s'occuper de ce trésor anonyme, puis tenter (et réussir) à racheter la plupart des autres lots. Ce qui constitue aussi un homme d'affaires (mais ce n'est pas incompatible, contrairement à ce que croient volontiers les Européens!) se retrouve ainsi à la tête d'un capital de 100.000 pièces, dont très peu de positifs. Il entend bien les faire connaître et, pourquoi pas, en tirer bénéfice. Il lui faut donc trouver leur auteur. 

La quête va durer deux ans. John se verra amené à acquérir la totalité du contenu d'un garde-meuble appartenant au (ou à la) photographe. Il a été vendu, comme les images, pour payer des loyers restés impayés. Là, au milieu de milliers de paperasses, figure un nom écrit sur une enveloppe. C'est celui de Vivian Maier. John tape sur un moteur de recherche. Vivian apparaît sur une annonce nécrologique. Elle est morte quelques jours plus tôt, "paisiblement". L'avis donne cependant des pistes. Elle a été insérée par les trois frères Gensburg.

Nurse très anticonformiste 

Et c'est ainsi que les pièces du puzzle vont s'assembler. De 1966 à 1972, Vivian a été la nounou des Gensburg, dont ils gardent un souvenir émerveillé. Cette dame à l'accent curieusement français pour une Américaine (on apprendra plus tard qu'elle avait passé son enfance dans les Hautes-Alpes) leur a fait tout découvrir. Un monde anticonformiste pour une famille riche de Chicago. La nurse les emmenait cueillir des fraises dans les bois à la campagne, leur faisait voir des expositions insolites et les emmenait avec elle dans les cinémas d'art et d'essai. 

Puis Vivian était partie. Ils avaient gardé contact. Quand ils ont appris que, faute d'emploi, elle connaissait de graves difficultés financières, les trois frères ont inversé les rôles. Ils se sont occupé de Vivian jusqu'à sa mort. On croirait voir là un remake de "Le voile bleu" (1942), où Gaby Morlay jouait les gardes d'enfants au grand cœur. Les Gensburg savaient que leur gouvernante, qui jouait toujours les mystérieuses, faisait de la photo. Elle avait toujours son Rolleifleix en bandoulière. Mais autant... Mais si bien...

Marché juteux 

Les recherches étaient sur la bonne voie. Tout, ou presque, sera retrouvé sur celle qui avait sa mère âgée non loin d'elle. Ses parents avaient divorcé très tôt. Vivian n'a cherché à connaître ni son père, ni son frère. Comme famille, elle avait eu les Gensburg. Comme héritier, elle aura Maloof et un concurrent, Jeffrey Goldstein, qui va mettre la main sur 20.000 autres négatifs. C'est de cette dernière source que provint l'actuelle exposition fribourgeoise. Il y aura ainsi un livre. Un film. Des présentations publiques. Et, bien sûr, la vente de tirages par des galeries de plus en plus cotées. Un stand entier d'"ArtParis" en proposait fin mars à des prix particulièrement musclés. 

Il faut dire que les images, carrées, dans un strict noir et blanc, sont magnifiques. Elle se situent dans l'esprit de la "street photography" américaine des années 1940 à 1960. Rien ici de la sentimentalité nostalgique de Doisneau, ou de Willy Ronis. On reste proche du document sociologique, avec ce que cela suppose parfois de crudité. Il y a du Lisette Model, du Diane Arbus chez Vivian. Il ne s'agit pas là de flagorneries. Diane Arbus, si l'on enlève ses cent chefs-d’œuvre, reste souvent d'une grande banalité. Une vaste rétrospective l'a récemment prouvé à Paris. Le fameux "instant décisif", cher à Cartier-Bresson, ne se produit pas dix fois par jour.

Un goût apéritif

On aurait néanmoins aimé voir davantage que les quelques soixante clichés proposés à Fribourg. Ils donnent l'impression que l'exposition n'est ni faire, ni à faire. Or il faudrait à Vivian l'Elysée, qui accomplit encore à Lausanne un réel travail de musée, ou le Fotomuseum de Winterthour, dont la direction s'égare souvent dans une création plasticienne plutôt chiante, pour employer le mot approprié. Quelque chose de plus global, quoi! De plus complet. Allez tout de même à Fribourg (ou regardez le site vivianmaier.com). C'est très apéritif.

Pratique 

"Vivian Maier", Bibliothèque cantonale et universitaire, 2, rue Joseph-Piller, Fribourg, jusqu'au 10 mai. Site, wwwfr.ch/bcuf Ouvert du lundi au vendredi de 8h à 22h, le samedi de 8h à 16h. Photo (Vivian Maier): Une des quelque soixante images proposées à Friboug.

Prochaine chronique le mardi 22 avril. Paris subit depuis vingt ans un inquiétant phénomène de gentrification, qui en modifie sournoisement le visage. Une grande étude vient de paraître sur la question.

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