Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO / Dérives genevoises au Parc Bertrand

Sur l'affiche du Parc Bertrand, une charmante dame colorisée se fait transporter en palanquin par des porteurs. Nous sommes certes au Japon, mais dans le studio d'un photographe des années 1880. Comme dans la plupart des 1720 clichés ramenés de ses voyages par le Genevois Alfred Bertrand (1856-1924) et légués au Musée d'ethnographie par sa veuve en 1940, il s'agit d'une mise en scène.

Cet été, le Musée d'ethnographie, ou MEG, se met ainsi au vert. L'annexe de Conches a prématurément fermé ses portes en juin, alors que le nouveau bâtiment ne sera disponible à Carl-Vogt qu'en 2014. Si l'entrée, qui ressemblera à une pointe d'iceberg, pousse en ce moment à toute vitesse du côté de la rue des Bains, il faudra plus d'un an pour les aménagements intérieurs. L'inauguration se voit ainsi prévue pour le 31 octobre de l'année prochaine.

"Construction de l'altérité"

Le MEG a donc accepté de participer cet été à une expérience photographique mitonnée du côté du Département de Géographie et Environnement de notre chère Université. Elle est l’œuvre de Lionel Gauthier et surtout de Jean-François Staszak, un ancien de Paris IV et de Paris I qui sévit aujourd'hui à Genève. Si j'en crois le site de l'Université, mais il y a des moments où j'éprouve de la peine à croire mes yeux, ce monsieur travaille en effet sur «les modalités géographiques de la construction de l'altérité et spécialement sur l'érotisation de l'imaginaire exotique.»

Le cher homme a donc pu stigmatiser à tout va les pulsions du portant si calviniste Alfred Bertrand. Réunis par l'iconographe Nicolas Crispini, qui avait déjà participé à l'exposition du MEG sur le voyageur en 2007, les documents (qui comprennent des images venues d'ailleurs, les meilleures étant issues d'une collection particulière) vont se voir passés à la moulinette Staszak. «Notre proposition est d'expliciter et d'interroger les stéréotypes que sous-tendent ces clichés exotiques.»

Occidentaux pervers...

Vous l'avez deviné. L'Occidental est forcément pervers, manipulateur et sans scrupules. Son unique but reste l'asservissement. La découverte de l'autre, il s'en moque comme d'un colin-tampon. Ce qui lui faut, ce sont des matières première et du sexe. Si les femme doivent montrer leur visage, c'est afin de permettre la prostitution coloniale. Une attitude qui perdurerait aujourd'hui. «Les débats actuels autour du voile s'inscrivent-ils dan une exigence d'émancipation féminine ou perpétuent-ils les logiques anciens de l'instrumentalisation pour diaboliser l'islam?» On n'ose imaginer ce que penseraient de cette question faussement innocente les féministes arabes...

On le voit. Sous le prétexte que ces images, parfois de pacotille, trafiquent la vérité, messieurs Gauthier et Staszak manipulent les promeneurs du Parc Bertrand bien davantage qu'elles. Les contre-vérités vont jusque dans l'analyse d'un portrait tout simple. C'est celui d'un Tamil de Ceylan. L'indigène, très digne, se voit photographié frontalement, sur fond neutre. «Un projet indissociable de la colonisation.» L'ennui, c'est que c'est exactement la technique adoptée vers 1950 par le grand Irving Penn pour magnifier les hommes et les femme du Pérou comme de Nouvelle-Guinée...

Inutile de dire que la chose se voit cautionnée par nombre de mécènes. Elle bénéficie même du soutien de la Ville de Genève, souvent bien généreuse. Cette dernière a ainsi aidé à ce qu'Alfred Bertrand soit insulté jusque dans son ancienne propriété, donnée à la dite Ville. Un comble!

Pratique

«Clichés exotiques», Parc Bertrand, en plein air, jusqu'au 30 septembre. Site de l'Université www.unige.ch Photo (DR) Un des panneaux du Parc Bertrand.

Prochaine chronique le samedi 3 août. Paris célèbre Keith Haring. Que reste-t-il du trublion des années 1980?

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."