Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO / Cindy Sherman se démultiplie à Zurich

C'est un nom magique. Cindy Sherman fait partie des rares figures de l'art contemporain auquel le grand public puisse associer sans peine des images. Normal, puisqu'il s'agit de photographies. Insolite dans la mesure où celles-ci ne possèdent pas de titres. Nous sommes dans l'"Untitled", ce qui laisse la porte ouverte aux imaginations. Sexagénaire depuis quelques mois, l'Américaine se veut en effet tout, sauf univoque. Seule la sexualité se révèle chez elle "explicite", comme on dit dans son beau pays. Un peu de pornographie ne lui fait pas peur. 

Cindy se retrouve aujourd'hui sans fausse pruderie (comme c'était récemment le cas à Paris pour l'exposition Robert Mapplethorpe, où une salle se voyait interdite aux mineurs) sur les murs du Kunsthaus de Zurich. La rétrospective amène un air frais. Elle arrive en direct de Stockholm et d'Oslo, où l'artiste possède visiblement ses fans. Une bonne partie des œuvres présentées ici appartiennent à des institutions nordiques. Une chose exigeant aujourd'hui des moyens financiers. La vente aux enchères d'un tirage d'"Untitled 96" pour 3,89 millions de dollars a fait un temps de la New-yorkaise "la photographe la plus chère du monde".

Toutes périodes confondues 

Tout se retrouve aux cimaises alémaniques, dans un joyeux brassage chronologique. Il y a des pièces des débuts, tenant avec le recul de galops d'essai. On pense aux passagers d'un bus virtuel, tous incarnés par Cindy. Les "Film Stills" noirs et blancs des années 1970 ont bien sûr trouvé leur place. On sait qu'en se mettant comme d'habitude elle-même en scène, la plasticienne créait de la sorte les photos de plateaux de films imaginaires. Une manière comme une autre de parler du rôle du "deuxième sexe" dans la société américaine. Il y a un regard féministe chez l'artiste, même si elle se défend de tout embrigadement et de toute manipulation. 

L'essentiel consiste bien sûr, dans "Cindy Sherman, Untitled Horrors", en vastes portraits. L'artiste tient une fois de plus l'intégralité des rôles. Il ne s'agit donc pas d'autoportraits, mais de représentations de types divers. Nul n'échappe selon elle à un formatage. Une patriote en veste aux couleurs du drapeau américain se coule autant dans un moule qu'une riche Californienne folle de chirurgie esthétique. Afin de le montrer, Cindy joue les transformistes. On admire autant la variété de ses attitudes que l'ampleur de sa collection de postiches, sans parler, bien sûr, de la taille apparemment géante de sa boîte à maquillage.

Vomis et copulations

Une place à été faite aux images de poubelle et de vomis, moins aimés du public. Une autre aux poupées en plein acte de copulation. Une troisième aux interprétations de tableaux classiques, allant d'une madone de Jean Fouquet à une "Judith" de primitif florentin. Cindy peut une nouvelle fois adopter tous les visages, au point qu'on imagine mal le sien propre. Qui est-elle, sous les épaisses couches de fond de teint? Apparemment une femme au physique banal. Au propre comme au figuré, passe-partout. L'Américaine peut ainsi faire son cirque. Une série du début des années 2000 ne la montre pas pour rien en clown. 

Si toutes les périodes s'entrechoquent le long du parcours, le visiteur un peu attentif découvre tout de même que l'essentiel montré remonte à la période cruciale 1982-1995. Cindy Sherman superstar poursuit certes son œuvre. Le simple comptage des "Untitled" (il se situe autour de 520 aujourd'hui) le prouve. Mais les pièces se révèlent moins marquantes. Pour tout dire, l'inspiration diminue. Elle se voit compensée par la sophistication croissante des prises de vue. Aux débuts bricolés, qui laissaient visibles les perruques et les prothèses, ont succédé des images très léchées, aux raccords invisibles. La distance entre le modèle social représenté et son interprétation artistique s'en retrouve comme gommée. 

Tout devient du coup plus conforme. Ou du moins plus discret. Mais je vous rassure tout de suite. Il y a encore de spectaculaires coups d'éclat, comme les "Untitled" No 458 ou 470. Cindy ne fait pas partie des artistes qui n'ont plus rien à dire, à l'instar de ce qu'est aujourd'hui devenue sa compatriote Nan Goldin. Elle se cherche juste un nouveau souffle.

Pratique 

"Cindy Sherman, Untiteld Horrors", Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 14 septembre. Tél.044 253 84 84, site www.kunsthauszurich. Ouvert mardi, samedi et dimanche de 10h à 18h, mercredi, jeudi et vendredi de 10h à 20h. Catalogue en allemand et en anglais. Photo (Cindy Sherman): "Untitled 458", 2008, fragment. A vous d'imaginer l'histoire.

Prochaine chronique le 15 juillet. Expositions. Pourquoi Genève joue-t-il si souvent en ligue B?

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."