Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO / Christian Lutz à Lausanne. Doux Jésus!

Il a en même temps une chance et une malchance folles. L'automne dernier, Christian Lutz mettait la dernière main à son livre «In Jesus Name», dont l'Elysée devait présenter plus tard les images à Lausanne. Le Genevois complétait ainsi sa «Trilogie». Les deux premières parties de ce travail sur le pouvoir étaient dans la boîte, et accessoirement les bibliothèques. «Protokoll» traitait du monde politique suisse, bien guindé sous ses airs bonasses. «Tropical Gift» racontait en images aux tonalités gris pétrole le juteux commerce de l'or noir au Nigeria. 

Patatras! En février 2013, vingt et un membre alémaniques de l'International Christian Fellowship (ICF) attaquaient l'ouvrage à venir. Dix-neuf des 57 images attenteraient à la la dignité de ses membres. La Justice enregistrait 21 plaintes, savamment orchestrées et coordonnées. Le bouquin passait à la trappe. Les procès commençaient. Si Dieu faisait figure de gadget dans les années 1970, il est devenu aujourd'hui plus difficile de se frotter à Lui qu'aux politiciens et aux hommes d'affaire.

Rectangles noirs 

L'Elysée, que dirige Sam Stourdzé, allait-il baster? Non. «Trilogie» occupe bel et bien les cimaises du musée depuis le 4 juin. Il y a là neuf des clichés incriminés. Les visages sont barrés de rectangles noirs, sur lesquels figure le texte des demandes déposées en Justice. Le pouvoir judiciaire vient ainsi se superposer aux trois autres sondés par Lutz, dont des images géantes de «Protokoll» et un diaporama de «Tropical Gift» figurent tout près. L'impasse reste en effet faite à Lausanne sur le récent album «Meetings», où se voient passées au crible les conférences internationales tenues à Genève. 

Si le pouvoir judiciaire existe bien, dans la mesure où il y a interdiction provisoire et peut-être définitive, il semble en revanche permis de se poser des questions à propos du cinquième pouvoir ici en jeu. Je veux parler de celui des médias. Peu d'affaires, depuis février dernier, auront bénéficié d'un tel écho. Indignation, menaces sur la liberté d'expression, intégrisme et j'en passe. Les 4 et 5 juin, le battage journalistique a atteint son maximum lors du vernissage. Rien de plus logique.

Du bon reportage

Dans ces conditions, on s'attendrait à des foules, courant toutes affaires cessantes vers l'Elysée. Il n'en est apparemment rien. J'ai vu l'exposition vendredi 14 juin entre 12 heures et 14 heures, au moment de la pause de midi. J'étais seul, absolument seul, dans les salles. Cela prouve une nouvelle fois l'abîme existant entre l'événement médiatique, né dans le monde irréel des salles de rédaction, et l'événement public, qui tient souvent de l'applaudimètre. 

Reste la dernière question, finalement essentielle. Que vaut «In Jesus Name»? Pour moi, il s'agit de bon reportage. Sans plus. Il n'y a là ni la froideur distante de «Protokoll», ni l'esthétisme très parlant de «Tropical Gift». C'est de l'image premier degré, brute de coffrage, peu séduisante et voulue telle. Personne n'y paraît ridicule, ou alors c'est la religion en général qui l'est. Au lieu de jouer aux terroristes, ICF aurait mieux fait de se contenter de lever les yeux au ciel.

Pratique

«Trilogie», Musée de l'Elysée, 18, avenue de l'Elysée, Lausanne, jusqu'au 1er septembre. Tél. 021 316 99 11, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. La photo (Sandro Campardo pour Keystone) montre Christian Lutz dans les salles de l'Elysée.

 

Le classicisme dénudé de Laure Albin Guillot à l'Elysée

Christian Lutz n'occupe pas le bel étage de l'Elysée, dont les combles restent cette fois inutilisés. Le rez-de-chaussée est réservé à Laure Albin Guillot, photographe très classique des années 1920 à 1950. Imaginer que tout scandale demeure ici impossible resterait pourtant optimiste. Un nu de cette bonne bourgeoise du XVIe arrondissement parisien, imprudemment posté par le Jeu de Paume, lors de l'étape parisienne, sur Twitter, a mis le feu aux poudres. Le très prude réseau social a menacé d'exclure le musée pour pornographie. Nous en sommes là! 

Mariée très jeune à un monsieur Albin Guillot, passionné de sciences, Laure (1879-1962) est entrée tard sur scène. Elle a une solide quarantaine lorsqu'elle expose ses premières images en 1922. Le succès lui viendra très vite. Son art répond au goût français de la mesure, qui revient en force après les débordements de l'avant-garde d'avant 1914. C'est la femme de «l'enjeu classique», pour reprendre le sous-titre de l'exposition. Un courant où elle occupe sa (petite) place entre George Hoyningen-Huene et Herbert List.

Un certain manque de force

L'artiste, qui a occupé de nombreuses fonctions officielles (dont la direction des archives du futur ministère de la Culture et la tête de l'actuelle Cinémathèque française), jouit cependant d'un grand crédit aujourd'hui en France. Il est peu de mois sans que le musée du Centre Pompidou présente quelques-unes de ses images. Généralement des nus ou des photos prises au microscope, même si la dame a portraituré bien des célébrités, de Colette à Paul Valéry. 

Bien mise en scène, bien accrochée, l'actuelle présentation vaudoise flatte beaucoup Laure. La Française donne l'impression de constituer une figure majeure du 8e art, ce qui n'est pas le cas. Il lui manque un peu de force. Un supplément de personnalité. Et surtout, finalement, de l'audace. Reste que son œuvre, un peu trop sage, se révèle souvent plein de charme.

Pratique 

Jusqu'au 1er septembre. Même adresse, même horaire que pour Christian Lutz

Prochaine chronique le dimanche 16 juin. "Venise3, le retour", comme on dirait au cinéma. L'extraordinaire exposition Tapies au Palazzo Fortuny.

 

 

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