Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO / Beaubourg fait le plein avec Cartier-Bresson

L'immense photo en noir et blanc barrant la façade du Centre Pompidou n'est bien sûr pas de lui. Il s'agit du portrait d'Henri Cartier-Bresson (1908-2004) par George Hoynigen-Huene, pris vers 1933. Ce confrère, alors célèbre par ses images de mode, le montre en bonne compagnie. L’œil droit du reporter regarde à travers son Leica. Souple et discret, l'appareil permet de saisir ce que HCB appelle "l'instant décisif". L'homme se voulait l'auteur de clichés qui ne seraient ni mis en scène, ni recadrés, ni lourdement retouchés. 

Cartier-Bresson fait donc l'objet d'une grosse rétrospective à Beaubourg. Il partage le sixième étage avec les objets de ces surréalistes qu'il a côtoyés avant-guerre. Un voisinage profitable. Ses accointances avec la bande à Breton lui ont tôt fait accéder au statut de créateur. Dès 1935, HCB a pu exposer à New York chez Julien Levy, le nec plus ultra des galeristes américains d'avant-garde. Ses reflets du réel incarneront désormais pour le public  un pan de la photographie, voire la photo elle-même. En 1935, le pictorialisme constitue une vieille lune et la raideur du Bauhaus commence à lasser.

Plus de 500 images montrées 

Que propose  le Centre Pompidou? Plus de 500 pièces. Comme il fallait un fil conducteur ayant l'air neuf, l'accent s'est vu porté su la diversité de l’œuvre, qu'aplatiraient les tirages modernes. Ceux-ci viseraient à son uniformisation. Le commissaire Clément Chéroux a donc privilégié les épreuves dues à l'artiste lui-même, exécutées sous sa direction ou du moins de son vivant. 

Ce choix peut sembler discutable. Comme Man Ray ou, pour prendre un exemple local, le Genevois Jean Mohr, Cartier-Bresson n'est pas le meilleur tireur du monde. Il travaille dans l'urgence, avec une sorte d'indifférence aux détails. Souvent mal fixée, ce qui entraîne un vieillissement physique rapide, sa production personnelle reste par ailleurs de petit format. Sa destination première reste la presse. Une tendance qui s'accentuera encore quand HCB deviendra un des créateurs de l'agence Magnum en 1947. L'année où le Français aura sa rétrospective au MoMA new-yorkais.

Séries reconstituées 

On sait l'importance commerciale qu'ont acquis les "vintage", ou tirages d'époque. Pour certains créateurs, elle se révèle justifiée. L'auteur y décide ce qu'il va montrer. Il pousse (ou non) les contrastes, crée des flous ou met en valeur certains éléments. La chose ne vaut guère chez HCB, qui se contente d'utiliser son négatif le nombre de fois voulu. Certains aînés se souviennent d'avoir vu des piles de certaines images, promues au rang d'icônes. Le "moment décisif" reste rare. Il diminue à partir des années 1950. Dès lors, le Français vivra surtout de ses archives. Il existe de lui une centaine de clichés célèbres, sempiternellement repris et exposés. 

Ces pépites se retrouvent dans le parcours de Beaubourg, qui tient du dédale afin de multiplier les cimaises. Clément Chéroux a tenu à y ajouter des photos méconnues. Certaines se situent avant ou juste après le fameux "moment décisif". D'autres reconstituent des séries. L'arrivée au pouvoir de Mao en Chine (1948). La Russie d'après Staline (1954), présentée sous un jour idyllique. Le Cuba de Castro (1963). Né dans la plus riche bourgeoisie française, comme l'insouciant Jacques-Henri Lartigue, HCB s'est voulu d'une gauche proche du communisme depuis les années 1920. Ce qui ne l'empêchera pas d'épouser en secondes noces Martine Franck, une consœur issue d'un milieu très fortuné.

Mais pourquoi le Centre Pompidou? 

Cet arrière-plan politique conduit ici à des dérapages. Je citerai le reportage fait en 1938 pour l'hebdomadaire "Vu". HCB a choisi de montrer non pas le cortège du couronnement de George VI à Londres, mais ses spectateurs. Afin de mieux voir, certains utilisent des miroirs montés sur tiges, ce qui les oblige à tourner le dos au nouveau monarque. Peut-on dire, comme le font les cartels, que ce "renversement du pouvoir a une valeur éminemment révolutionnaire"? 

La principale interrogation reste cependant le lieu. Il existe une Fondation Cartier-Bresson, dotée de murs. Presque tous les tirages montrés ici lui appartiennent. Paris s'est pourvu d'une Maison européenne de le photographie. Le Jeu de Paume a passé de la peinture au 8e art. Un espace du Grand Palais sert à présenter Helmut Newton ou Raymond Depardon. Alors, pourquoi Beaubourg? Réponse simple. Il lui faut des vedettes amenant du public. Ces dernières demeurent des classiques modernes, même si Pompidou nous promet Jeff Koons pour novembre. Le calcul se révèle payant. Il y avait un monde fou dès l'ouverture, le 12 février... 

L'événement est néanmoins réel. Il faut voir, même si l'exposition se clôt avec les dessins créés par un HCB âgé. Le dessin de Cartier-Bresson, c'est presque aussi mauvais que la peinture de Lartigue!

Pratique 

"Henri Cartier-Bresson", Centre Pompidou, Paris, jusqu'au 9 juin. Tél. 0031 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 23h. Le catalogue est d'une taille et d'un poids monstrueux. Photo (George Hoyningen-Huene): Le portrait de Cartier-Bresson faisant l'affiche et la couverture du catalogue.

Prochaine chronique le lundi 17 février. De la Pompadour à la Trierweiler, de l'histoire et de la fonction des favorites.

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