Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO / Arles rate une "Parade" de fin de règne

Il y a bien sûr le cerf, dont les cornes symbolisent sans doute un festival se sentant cocufié par la municipalité. D'autres animaux ornent cependant l'affiche des "Rencontres d'Arles", prévues jusqu'à la mi-septembre. Il s'agit d'une "Parade" en forme de dernier tour de piste. Démissionnaire, François Hebel signe sa dernière édition entourés d'artistes amis, ou du moins alliés. Une belle brochette en apparence, puisque Vik Muniz se trouve aux côtés de Lucien Clergue, de Martin Parr, de Raymond Depardon ou de David Bailey. 

Les choses ne vont en fait pas si bien que ça. Outre la désagréable impression d'acrimonie dégagée par cette fin de règne, il y a eu diverses menaces. Celle des intermittents, pour commencer. Les soirées dans le Théâtre antique, ouvrant traditionnellement ce "Cannes de la photographie", restaient suspendues à leur bon vouloir. L'accrochage des quelque 50 expositions s'effectuerait-il même correctement? Déjà que tout avait été organisé très vite... Il ne manquait plus que les caprices de la météo. Or jusqu'ici le soleil provençal s'est fait prier. Il pleuvait des cordes le soir de l'ouverture, qui a tout de même eu lieu le 7 juillet.

Peu de visiteurs

Depuis, on ne peut pas dire que le public se presse. Normal pour les Allemands et les Japonais, que d'énormes cars jettent chaque matin sur les traces de Van Gogh. Plus insolite pour les Français, boudant ces accrochages visibles avec un seul billet couplé. Il faut dire que la critique s'est montrée dévastatrice. La France constitue en plus cet été un des pays européens où la crise semble le plus visible. Il suffit de voir les gens faire leurs comptes avant d'entrer dans un restaurant, alors que le repas tient chez nos voisins du culte. On verra cet automne le résultats des courses. Rappelons qu'Avignon, où tout coûte plus cher, a annoncé pour 2014 un déficit de 300.000 euros. 

Les mauvais articles publiés sont-ils justifiés? Oui, hélas. La 45e mouture de la manifestation sent la fatigue. Depardon se révèle au plus creux de sa forme avec ses monuments aux morts de la guerre de 1914. Ils servent de locomotive à un énorme projet collectif: photographier ceux se trouvant sur les 36.000 communes de France. Les clichés du maître, exécutés selon un protocole fixe, sont à mourir d'ennui. Idem pour Muniz. Le Brésilien se montre toujours plus virtuose avec ses puzzles de photos découpées formant de nouvelles images. Elles en deviennent de purs exercices de style. On regrette du coup ses transpositions de tableaux célèbres, exécutées avec de la sauce tomate ou du chocolat. Tout y restait plus simple et plus efficace.

Le doublon Clergue 

Il était normal de rendre hommage à Lucien Clergue. Il s'agit du père fondateur d'Arles. Celui sans qui rien ne serait advenu. Utilisés pour la dernière fois, puisque le luxueux campus voulu par Maja Hoffmann se construit, les anciens ateliers SNCF devaient-ils pour autant montrer les mêmes œuvres de l'Arlésien que le Musée Réattu? Ce dernier a en effet sorti hors rencontres "ses" Clergue, donnés par l'artiste au fil des ans. La question se pose d'autant plus qu'une grande partie de cet ensemble apparemment terminé (Clergue aura 80 ans) vieillit assez mal. Les nus féminins du maître sentent l'académisme, au sens le plus routinier du terme. 

Le visiteur peut-il se rattraper avec Parr et Bailey? Pas vraiment. Le premier revient par la bande avec sa collection de livres chinois sur le 8e art. C'est l'une des expositions que le public visite, torche électrique à la main, dans un hideux bâtiment des années 70. Une idée particulièrement inepte dans la mesure où il y a beaucoup de textes à lire. Quant à Bailey, qui vient de signer la nouvelle photo officielle d'Elizabeth II, il s'agit d'une reprise allégée. La rétrospective vient en direct de la National Portrait Gallery de Londres.

Le caméléon David Bailey 

Il n'y a pas de mal à cela, me direz-vous. Oui, si ce n'est qu'Arles se doit d'apparaître comme un moteur. Le Britannique, qui fut un temps marié Catherine Deneuve (dont une seule image figure aux murs de la chapelle Sainte-Anne), n'avait jamais été l'hôte des Rencontres. A 76 ans, il semblait temps. Il s'agit d'un excellent portraitiste et d'un très honorable photographe social, passionné par l'East End londonien où il est né. Bon en tout, Bailey manque hélas de personnalité. Rien ne signe les images de ce caméléon. S'il fallait à tout prix prendre un photographe anglais, mieux eut valu choisir Lord Snowdon, ex-beau frère de la reine. Il faisait meilleure figure à la National Portrait Gallery il y a quelques années. 

Les collectionneurs relèvent-ils cette sauce un peu insipide? Non. Arles a su exposer par le passé des ensembles intelligents. Il a choisi cette fois des amateurs "sériels", comme il peut y avoir des "serial killers". Une avalanche de portraits collectifs ou l'étalage complet de certaines suites de Richard Avedon ou d'August Sander lasse. Elle éclaire en rpime peu la personnalité de leurs acheteurs. La chose a au moins le mérite de garnir les murs. La bonne surprise dans le genre reste "L'Arlésienne" de Christian Lacroix à la chapelle de la Charité, enfin visible pour l'occasion. Déjà commissaire d'une excellente cuvée des Rencontres, l'ex-couturier a non seulement réuni tous les portraits possibles du XIXe siècle, mais il a passé des commandes. Une réussite!

Déplacement des intérêts 

J'arrêterai ici. Une dernière constatation s'impose, avant de parler en 2015 de la première mouture Sam Stourdzé. L'intérêt semble s'être déplacé à Arles, qui mise à fond sur la culture pour combattre son image de capitale du chômage français. 2014, c'est avant tout l'amplification du Musée départemental Arles antique, qui présente par ailleurs une superbe exposition sur la photo des monuments égyptiens au XIXe siècle, montée par Anne Lacoste de l'Elysée lausannois. Le bateau romain, retrouvé entier, est fabuleux. C'est aussi l'ouverture du Centre Van Gogh voulu par Luc Hoffmann (le père de Maja) et la reprise en mains par une nouvelle directrice, Pascale Picard, du Musée Réattu avec une magnifique présentation des collections sorties des réserves. J'y reviendrai. En attendant, accomplissez tout de même le voyage. Arles demeure une ville admirable.

Pratique 

"Parade", Rencontres d'Arles, partout dans la ville, jusqu'au 21 septembre. L'exposition du musée archéologique se termine le 24 août. Ouvert tous les jours de 10h à 19h ou 19h30, selon les lieux. Certaines expositions sont gratuites. Tél. 003334 90 96 76 06. Site www.rencontres-arles.com Photo (David Bailey): Jerry Hall et Helmut Newton en 1983. Toute une époque...

Prochaine chronique le jeudi 31 juillet. Puisque nous sommes à Arles, ou en sont les projets pharaoniques du "campus" voulu par la Suissesse Maja Hoffmann?

 

 

 

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