Koppel Peter

COFONDATEUR DU FORUM PME/KMU

Dans les années 80, Peter Köppel est chargé de cours en littérature française et comparée à l’Université de Zurich. Après une formation en analyse politique internationale, il devient consultant en entreprise à Saint-Gall. Il participe également à la rédaction du Livre blanc de David de Pury. En 1996, Peter fonde une agence de communication à Zurich. En 2009, il est l’initiateur et le coorganisateur du Forum PME/KMU pour le rapprochement alémanico-romand dans l'économie.

Perte de langues - perte d'expérience

La ferveur n'y est plus pour l‘apprentissage et la possession des langues nationales, en Suisse. Or, les langues sont bien plus qu‘un moyen de production parmi d‘autres, elles sont l‘élément même où cette production s‘articule, s‘organise, s‘affirme et évolue, quel que soit le secteur dont elle se réclame: l‘industrie, les services, l‘art, l‘agriculture. C‘est dans sa langue que l‘entrepreneur, l‘entrepreneuse s‘oriente et réfléchit, graphiques à la main, mais les mots-clé dans la tête et dans la poitrine.

L‘expérience même ne serait pas sans la langue qui permet de l‘articuler. Max Frisch y a même vu un apriori: „Die Erfahrung sucht sich ihren Anlass“. L‘expérience cherche son prétexte. Mon expérience m‘attend, elle est déjà formulée en moi avant que je ne la fasse. La langue, qui m‘habite, me possède sans que je m‘en aperçoive. Elle a tout prévu. Ou presque.

D‘où la force émancipatrice du plurilinguisme. Son premier effet est de me déstabiliser, car l‘autre langue me prive de l‘illusion sécurisante des partis pris que m‘a légués ma langue maternelle, à moi et à mon entourage, quels que soient les conflits qui nous opposent. Il y a une terrible familiarité parmi les adversaires les plus acharnés, du moment où ils partagent les mêmes horizons limités.

Cette entrave monolingue à la lucidité n‘est pas digne d‘un entrepreneur, d‘une entrepreneuse. Car pour elle, pour lui, il s‘agit d‘affronter la propre expérience à l‘état pur. C‘est leur seule vérité. Pour l‘obtenir, il faut une seconde, une troisième opinion. On l‘obtiendra en articulant cette expérience dans une autre langue, avec des personnes qui la possèdent aussi, c‘est-à-dire: en changeant de système de préjugés.

La langue, vue sous cet angle, n‘est pas réduite à un outil pour faire passer des messages bien définis. Car elle est le lieu même où les messages viennent au monde, l‘élément où ceux-ci s‘articulent. Si vous possédez l‘anglais à tel point que vous êtes capable de faire émerger vos idées et jugements dans cette langue, alors vous serez en mesure de jeter un autre regard sur le monde et votre expérience du monde qu‘en français. Mais si vous utilisez l‘anglais seulement pour véhiculer ce que vous avez conçu dans votre langue maternelle, vous n‘en aurez jamais le profit du vrai polyglotte. Au contraire, vous aurez transformé votre expérience en monnaie courante avant même de comprendre que sa subjectivité n‘est pas la vôtre, mais celle de votre langue maternelle qui vous possède. C‘est une prison.

Quand on vit à cheval entre deux prisons, quand on a connu d‘autres prisons encore, la lucidité augmente d‘un cran, car on voit les murs qui la limitent. Une méfiance envers les propres partis pris s‘installe durablement. Cela peut mettre un frein à l‘action. Mais cela ouvre à coup sûr les yeux pour des opportunités occultées avant par des préjugés.

Je partage cette réflexion - ou cette expérience - parce qu‘il me semble qu‘elle permet de mesurer la perte que comporte la dérive centrifuge des régions linguistiques en Suisse. C‘est une perte en intelligence et en expérience. Se trouvant ensemble par un hasard de l‘histoire dans une même nation de petite taille, nos régions ont pu puiser, par le passé, des forces hors du commun dans leur interaction translinguistique. Mais aujourd‘hui, elles perdent cet avantage sur leurs voisins, comme elles perdent les autres. C‘est la normalisation de la Suisse, d‘une Suisse au business english. 

Prochaines contributions: vidéos à propos des langues en Suisse, avec Regine Aeppli, conseillère d‘Etat du canton de Zurich, cheffe du département de la formation, et José Ribeaud, journaliste romand vivant à Berlin, auteur de „La Suisse plurilingue se déglingue“, „Vier Sprachen, ein Zerfall“. 

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