Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PERSONNAGE / La Tate rend hommage à Kenneth Clark

Il a dirigé l'Ashmolean Museum d'Oxford, la National Gallery de Londres et les collections royales. C'est pourtant la Tate Britain qui rend hommage, pour une semaine encore, à Kenneth Clark. La chose peut se comprendre. Nous sommes dans le temple de l'art britannique et, comme le rappelle le site de la Tate, l'homme constitua "l'une des plus influentes figures en ce qui concerne la création artistique anglaise au XXe siècle." 

L'énorme exposition se divise en plusieurs volets. Né en 1903, mort en 1983, ce notable intellectuel possède de nombreuses facettes. Il s'agit d'un héritier, dans la mesure où son grand père avait fait fortune grâce à un brevet pour le tissage du coton. "Certaines familles étaient plus riches que nous, aucune ne se montrait plus oisive." Face à un père ne pensant qu'à construire des bateaux, Kenneth faisait figure d'enfant prodige. Ce pur produit d'Oxford sortit son livre sur le "Gothic Revival" à 22 ans. Il avait 30 ans quand on lui offrit la National Gallery, qu'il entreprit aussitôt de moderniser. Il y amena la lumière, dans tous les sens du terme. Le musée n'avait pas d'éclairage électrique en 1933. Notez que cela restera le cas au Kunsthistorisches Museum de Vienne jusque vers 1980...

Le promoteur d'Henry Moore

Clark donnait alors l'idée parfaite du progressiste. Amateur d'estampes japonaises ou de peinture ancienne, il courait les galeries. Il acheta ainsi son premier Henry Moore en 1928. Il devait devenir le véritable promoteur du sculpteur. Le directeur de la Tate, musée alors dépendant de la National Gallery, annonçant qu'une œuvre de Moore entrerait chez lui en passant sur son corps, il attendit tout de même sa démission avant de l'imposer là où l'actuelle exposition a lieu aujourd'hui. 

En 1938, ce partisan d'un art contemporain figuratif, "néo-romantique" selon lui, n'hésitant pas à passer des commandes pour la maison où son épouse tenait salon, avait eu une autre audace. Il avait publié, pour la National Gallery, le premier livre montrant uniquement des détails de tableaux. En 1939, il lui fallu cependant procéder au départ de ces derniers pour des endroits plus sûr qu'une capitale bombardée. Il maintint les lieux ouverts, avec une seule peinture à la fois, comme lieu de concert et de conférences.

Commandes aux artistes en temps de guerre 

La guerre le mit à la tête du War Artists' Advisory Committee. Clark parvint ainsi à donner du travail non seulement à Moore, mais à Graham Sutherland ou à Paul Nash. La description du "blitz" favorisait la poésie des ruines. Il n'empêche que les aquarelles de Moore montrant les Londoniens dormant dans les corridors du métro eurent un impact sur la population, dont elles devinrent des icônes. Inutile de préciser que les créateurs abstraits, ou trop marginaux, se voyaient exclus de ce programme. 

Le visiteur, qui a déjà eu son content de Victor Pasmore, de John Piper ou de Duncan Grant (des artistes qui méritent d'être découverts sur le Continent) peut enfin voir et entendre le dernier Kenneth Clark. L'homme, qui ne cessait de collectionner au risque de conflits d'intérêt (il posséda six tableaux et 50 dessins de Cézanne) quitta en effet des fonctions officielles lui ayant valu toutes les décorations possibles. Il se remit à écrire et passa à la télévision, qui gardait des ambitions dans les années 1960. La série "Civilisation" connut un triomphe. Mérité. Tout y apparaît simple et clair.

Contesté à la fin de sa vie 

Clark mourut donc en 1983. C'était la fin d'une époque. Le personnage apparaissait proche de l'establishment. Marié, père de famille, bien en cour, il n'avait pas l'homosexualité flamboyante de John Pope-Hennessy, qui avait lui dirigé le Victoria & Albert, puis le British Museum. Il n'avait pas espionné pour l'URSS par conviction communiste, comme le conservateur de la reine Anthony Blunt. Il ne jouait pas les farouches et caustiques indépendants, comme Denis Mahon, héritier de la Banque Mahon, récemment disparu à 100 ans. 

Avant sa mort, l'historien s'était donc fait contester. Les années 60 remettaient tout en cause. La jeune génération lui a reproché d'avoir négligé la dimension politique et économique de l'art. Il était coupable de ne pas avoir possédé un regard féministe. Les yeux se tournaient en plus vers son fils Alan, insolite figure du parti conservateur. Alan avait beau figurer dans le cabinet de Margaret Thatcher, il passait pour la personne "la plus politiquement incorrecte de Grande-Bretagne". Un pays où les excentriques ont toujours fasciné les foules. 

Il était temps de rétablir l'équilibre entre l'adulation des années 30 et le rejet de la fin. Organisée par un quatuor de commissaires, la manifestation se révèle remarquable, bien qu'un brin boulimique. Elle semble aussi très anglaise. On imagine mal ce genre de "tribute" en France, et encore moins en Suisse...

Pratique

"Kenneth Clark, Looking for Civilisation", Tate Britain, Millbank, Londres,jusqu'au 10 août. Tél. 004420 78 87 88 88, site www.tate.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h. Prévoir du temps. Photo (Tate Gallery): Kenneth Clark au moment de la série TV "Civilisation" (1969).

P.S. Je vous ai raconté, il y a déjà quelque temps que le lit souillé de Tracy Enim, considéré comme une des pièces phares anglaises des années 1990, avait été vendu aux enchères pour environ quatre de nos millions. Eh bien, il va revenir à la Tate Britain. Le musée l'a annoncé le 27 juillet. Son acheteur, le comte Christian Dürckheim, le lui prêtera "pour au moins dix ans".

Prochaine chronique le dimanche 3 août. Seuil réédite l'indispensable "Noir" de Michel Pastoureau. S'agit-il bien là d'une couleur?

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