Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Pékin contre les gamins

Etat de droit, en mandarin, se dit fazhi. Il y a deux manières de l’entendre, selon qu’on est à Pékin ou à Hongkong – et pas seulement à cause du dialecte cantonais. Le comité central du parti communiste chinois tiendra dès le 20 octobre une réunion plénière dans la capitale du nord pour formuler son interprétation. Depuis dimanche, les étudiants du Port parfumé, en avant-garde, donnent la leur dans la rue. Ce n’est pas du tout la même.

On parlait ici, il y a trois mois, de l’orage qui vient. L’orage est là. Et si menaçant que les autorités de Hongkong ont annulé le feu d’artifice qui devait célébrer, ce mercredi, la fête nationale chinoise.

Les manifestants qui paralysent le cœur de la métropole du sud ont une revendication précise. Ils demandent que le chef de l’exécutif du territoire, dont l’élection au suffrage universel doit intervenir en 2017, ne soit pas présélectionné par Pékin. Mais l’enjeu est bien plus large : il s’agit de l’avenir de la Chine.

En récupérant Hongkong en 1997, la République populaire avait promis de conserver à l’ancienne colonie britannique, pour cinquante ans, son régime d’assez grande liberté : une justice indépendante, une presse diversifiée, une économie très libérale.

L’élection du chief executive faisait partie de la promesse. Mais en août, le parlement chinois – autrement dit le parti – a décidé que seuls deux ou trois candidats, sélectionnés par une commission sous influence, pourraient se présenter au suffrage des électeurs. Cette décision contient une définition du fazhi que le puissant mouvement démocratique du territoire ne peut naturellement pas accepter.

En 1997, on pouvait vivre dans l’illusion que les «deux systèmes» (Deng Xiaoping dixit), grâce à l’approfondissement des réformes sur le continent, finiraient pas converger. Et quand Xi Jinping, fils d’un dirigeant persécuté pendant la Révolution culturelle, a été placé en 2012 à la tête du parti et de l’Etat, l’illusion a été un instant ravivée.

Mais l’orientation que prend la Chine du président Xi, vue des bancs des universités de Hongkong, ouvre pour 2047 (la fin des deux systèmes) une perspective noire.

En deux ans, le nouveau chef a concentré entre ses mains un pouvoir dont Mao Zedong lui-même n’a pas toujours disposé. Son contrôle sur la direction de l’économie et tous les aspects de la sécurité est total. Et ce qu’il veut en faire est de plus en plus clair.

Xi Jinping et ceux qui l’ont choisi sont obnubilés par le crépuscule soviétique. Ils ont tiré de la fin de l’URSS la certitude que toute réforme de nature réellement démocratique, autrement dit tout assouplissement de l’emprise du parti sur la société, est suicidaire. Cette conviction a une base solide : la formidable croissance chinoise. Et ce succès spectaculaire, en vingt ou trente ans, a pour corollaire d’exorbitants privilèges pour la petite couche qui partage cette certitude et en tire les mêmes conclusions que le président.

L’architecture tiendra tant que la croissance la maintiendra. Le jour où elle fléchira – il y a quelques signes inquiétants – les craquements seront eux aussi formidables.

Pour écarter cette perspective, Xi Jinping a trois fers au feu : libérer les forces productives publiques et privées ; limiter la corruption ; étouffer toute dissidence.

La lutte contre les oppositions tourne à plein régime. Une vague d’arrestations rarement vue touche tous les foyers de contestation, des milieux intellectuels aux Tibétains en passant par les Ouighours, et l’internet est de plus en plus bridé : la majorité des Chinois ignorent ce qui se passe à Hongkong.

Le combat contre la corruption semble faire beaucoup de victimes, mais quand il s’approche du sommet, il dissimule mal des règlements de comptes politiques. Des clans sont frappés, d’autres pas. Certains enrichissements familiaux extravagants ne seront pas punis : par exemple, dans l’entourage de l’ancien premier ministre Wen Jiabao, ou de Xi Jinping lui-même ; là, la punition s’abat, sous forme de censure, contre ceux qui disent la vérité, le New York Times et Bloomberg !

Reste la production, le business. Terrain plus confortable. Le président Xi vient de convier à Pékin une large brochette de patrons hongkongais. Il leur a dit que la prospérité commune, et d’abord la leur, dépendait de la stabilité dans la métropole du sud. Les gros matous sont faciles à convaincre : leur destin est lié depuis longtemps à l’économie du continent, aux entreprises d’Etat chinoises qui dominent le Hang Seng, et aux décisions de la direction communiste. L’agitation sous leurs fenêtres les incommode aussi.

Mais à Hongkong, la rue ne se taira pas. Les jeunes manifestants tiennent à leur propre définition du fazhi. Pékin pense les avoir à l’usure, mais ils reviendront. Le gamin qui est leur héraut, Joshua Wong (Huang Zhifeng) n’a que dix-huit ans, et il est déjà un vétéran du combat démocratique. 

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