Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Winterthour relance Max Liebermann

Difficile d'être un expressionniste français. Naguère montré à l'Hermitage, Auguste Chabaud en fit la triste expérience. Difficile de rester un impressionniste allemand coté. Max Liebermann, à qui la Stiftung Oskar Reinhart consacre aujourd'hui une rétrospective, a longtemps disparu du paysage germanique. Sa remontée reste difficile. Le Berlinois, dont la cote atteignait des sommets vers 1910, demeure au purgatoire après l'enfer. Pensez qu'en 1953, l'exposition consacrée au XXe siècle en Allemagne par Lucerne ne lui accordait pas un seul tableau! 

Liebermann est né en 1847, l'année de l'émancipation des Juifs en Prusse. Famille aisée. Vocation vite acceptée. Le débutant commence en s'inspirant de Menzel, un beau peintre qui demeure, lui, bien placé au panthéon pictural. Ses regards portent vite sur la France, où l'art évolue plus vite. La peinture s'y fait lumineuse, rapide et légère. Dès qu'il en aura les moyens, et ils deviendront énormes, Liebermann acquerra d'ailleurs plusieurs pièces phares des impressionnistes. Il constituera ainsi une collection de 240 peintures. Plus des œuvres sur papier.

Fidélité aux origines 

L'artiste, qui travaille volontiers en Hollande, reste proche de ses origines. Il montre volontiers des synagogues, des rues de ghetto ou des intellectuels du monde israélite. Il ne faut limiter là son inspiration. C'est aussi, et surtout, l'observateur d'un univers alors moderne. On y voit des villas neuves, des jardins, des terrasses de restaurant, des rues animées, des plages... Bref, tout ce qui illustre la vie heureuse, décrite par Manet ou plus tard Bonnard. Notez qu'il existe aussi une part d'ombre. Les villes des Pays-Bas lui font peindre des hospices et des pauvres. 

L'homme subit le même phénomène que ses contemporains. A une époque où tout commence à aller très vite, il commence marginal, puis se situe dans le courant majoritaire avant de faire figure d'attardé après 1920. Ses toiles d'alors sont contemporaines de celles, autrement plus grinçantes, de Max Beckmann ou d'Otto Dix, voire de Paul Klee et de Wassili Kandinsky. Autant dire qu'il satisfait maintenant une clientèle âgée, ou plus conformiste. Il devient loin le temps où Gertrud Dübi-Müller, la sœur de Josef Müller, faisait preuve d'audace en acquerrant des Liebermann pour sa collection soleuroise.

Victime du nazisme 

Devenu une valeur bourgeoise, Liebermann reçoit le nazisme de plein fouet. Il ne peut plus vendre ses créations. Il subit des pressions. En 1933, le Kunsthaus de Zurich, qui lui a offert une grande rétrospective en 1923, lui offre de mettre en sécurité les toiles les plus précieuses d'une collection commençant par ailleurs à fondre. Il accepte. En 1935, le peintre meurt à 88 ans. Sa veuve, qui se décide trop tard à quitter l'Allemagne, se suicide en 1943 à la veille de son arrestation. Ses biens sont pillés. Restitués aux héritiers à partir des années 80 seulement. En 2006, Berlin ouvrira au public la maison d'été de Liebermann sur le Wannsee, un chef-d’œuvre paysager de 1910. La résidence citadine a disparu sous une bombe en 1944/45. 

Cette fin sombre se projette à Winterthour sur une peinture claire. Le visiteur la découvre au dernier étage de la fondation créée par Oskar Reinhart en ville, bien distincte de sa collection, installée, elle, dans sa villa "am Römerholz". Il s'agit ici d'un ensemble systématique, voué à la peinture germanique depuis le XVIIIe siècle. Quand Reinhart achetait des Liebermann, il s'agissait d'art contemporain. Cet ensemble reste intangible, même si un comité s'efforce aujourd'hui de libéraliser le testament du Zurichois. Une immense salle donc été créée, il y a une vingtaine d'années, hors fondation dans les combles afin de pouvoir monter des manifestations temporaires.

Dans les caves des musées suisses 

Succédant à un hommage au portraitiste du XVIIIe siècle Anton Graff (né à Winterthour), celle-ci se révèle assez mal présentée, mais ô combien intéressante. Il y a là quantité de tableaux et de dessins provenant des collections suisses, privées ou publiques. On découvre ainsi que Liebermann est bien représenté non seulement au musée de Soleure, mais au Kunsthaus de Zurich, aux Kunstmuseum de Berne, de Saint-Gall et de Bâle. Seulement voilà! Ces tableaux se trouvent ordinairement en réserve. Il suffit de regarder les cadres, souvent bien démodés... Il faut le départ en prêt extérieur d'un impressionniste français pour que l'un d'eux fasse timidement son apparition sur une cimaise. 

On comprend l'importance de l'enjeu. Le Musée Oskar Reinhart "am Stadtfgarten" vise à une réhabilitation générale. Il n'y a aucun Liebermann à Orsay. Un seul à la National Gallery de Londres. Afin d'aboutir à cette reconnaissance internationale, quelques petits nettoyages n'auraient souvent pas été superflus. Pour faire bonne impression, un tableau se doit d'être propre, même si les rutilances des musées anglo-saxons restent bien sûr à éviter.

Pratique 

"Max Liebermann und die Schweiz", Museum Oskar Reinhart, Stadthausstrasse, Winterthour, jusqu'au 19 octobre. Tél. 052 267 51 72, site www.museumoskarreinhart.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu'à 20h. Le musée, par ailleurs aussi gai qu'un sarcophage, est énorme. Il contient quelques pièces phares, notamment de Friedrich. Prévoir une longue visite. Photo (DR): Une terrasse hollandaise peinte par Max Liebermann vers 1910.

Prochaine chronique le samedi 6 septembre. Petit tour à Morges pour "Le livre sur les quais", auquel participent 300 écrivains.

 

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