Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Winterthour rate son expo Vuillard

Dirigé depuis de nombreuses années par Dieter Schwarz, le Kunstmuseum de Winterthour apparaît comme un des temples suisses de l'art contemporain. L'institution est ainsi très liée à Gerhard Richter, qui lui donne ou y dépose des œuvres. Elle a acquis, cette année encore, un important ensemble, résolument minimal, de l'artiste américain Fred Sandback (1943-2003). Un choix audacieux. Sandback reste peu montré de ce côté de l'Atlantique. 

Le musée, qui fêtera ses 100 ans en 2016, n'en possède pas moins un magnifique fonds historique. Il va d'Eugène Delacroix (1798-1863) à Alberto Giacometti (1901-1966), avec de somptueuses séries de Fernand Léger (1881-1955), de Juan Gris (1887-1927), de Pierre Bonnard (1867-1947), de Vincent van Gogh (1853-1890) ou de Giorgio Morandi (1890-1964). Les collectionneurs de la ville ont toujours été généreux. Pas étonnant que dans cet agrégat, dont le visiteur découvre quelques éléments dans les salles permanentes, une large place ait été faite à Edouard Vuillard (1868-1940).

Un étrange choix de lieu

C'est à Vuillard dont un pastel, "La Vénus de Milo", vient d'entrer dans les collections, qu'est consacrée l'exposition d'automne du musée. Curieusement, elle ne se voit pas présentée dans la partie de 1916, ayant conservé son décor d'origine jusqu'aux cache-radiateurs et aux tabourets de bois sculpté. Un cadre idéal, pourtant. Le musée a installé la chose dans l'aile ultra-moderne qu'il s'est offerte (à petit prix, moins de deux millions) grâce aux Suisses Guyer et Gigon en 1995. Des spécialistes de l'architecture muséale. Une mauvaise idée que d'aller là! Les tableautins de l'artiste flottent dans cette cathédrale. Il y a la même erreur d'échelle qu'au Paul Klee Zentrum de Berne. 

Il faut dire que les commissaires ont opéré une curieuse sélection. Vuillard, qui a commencé sa carrière en compagnie de ses amis Nabis vers 1890, a certes débuté avec des créations intimes, exécutées sur carton. Beaucoup de ces scènes d'intérieur lui étaient inspirées par son entourage. Le peintre a ainsi beaucoup regardé l'atelier de couture de sa mère, avec laquelle il vivra jusqu'à ce qu'elle meure en 1928. Mais il a donné par la suite des pièces de format plus grand, voire gigantesque. Dès les années 1900, il s'agit d'un décorateur apprécié, déployant par panneaux des sujets du quotidien sur les murs de maisons amies. Il y a aussi eu des commandes publiques. On aimerait bien savoir ce qu'est devenu le colossal "La Paix protégeant les Muses", exécuté en 1937 pour le Palais des Nations à Genève. La fragile toile (en partie peinte à la colle!) a été roulée dans les années 1950 et oubliée depuis. Encore une genevoiserie...

Ni décorations, ni portraits

Eh bien rien de tout cela ne figure aux murs du Kunstmuseum, dont l'escalier d'honneur a pourtant été orné de toiles énormes en 1917 par Ker-Xavier Roussel, le beau-frère de Vuillard! Le public ne trouvera pas davantage de portraits. Vuillard a d'abord exécuté ceux de ses proches, dont la fameuse Misia Sert (qui s'appelait alors Misia Natanson). Puis il a donné de vastes effigies. Elles ressortent moins du tribut mondain que du type social. Chacun s'y trouve représenté dans l'exercice de son métier: couturière, sculpteur, dentiste ou industriel. Une approche très originale. 

A la place, Winterthour a choisi des nus, occupant chez Vuillard une place anecdotique. Il a retenu les paysages, souvent très esquissés. On a là une piste. S'est vu favorisé ce qui tire Vuillard du côté des modernes. Les composantes traditionnelles se sont vues gommées. Y compris la nature morte, capitale dans les dernières années de l'artiste, mort pendant l'Exode de 1940. Un bel exemple de détournement. Un exemple qui eut paru acceptable si l'homme en était sorti grandi, et non rapetissé. Ce n'était pas non plus une bonne idée que de le mettre en regard de son ami Vallotton, dont il forme l'antithèse. La forme, presque minérale, pour Vallotton semble se dissoudre chez Vuillard. Les rapprochements avec Bonnard semblent plus légitimes.

Gravures et bustes 

Vous l'aurez compris. Il ne s'agit pas d'une réussite. Mieux vaut sans doute attendre le 3 septembre, jour où le musée ouvrira parallèlement son exposition "En Suite", consacrée aux séries gravées du XIXe siècle, de Delacroix à... Vuillard. En attendant il montre, de l'autre côté de l'escalier, des bustes tirés de ses collections. Il y a là des sculptures de Medardo Rosso, Picasso, Marino Marini, Rodin ou Rodo. L'ensemble est dominé par un spectaculaire marbre (jamais vu) de Jean-Baptiste Carpeaux, dont je vous parlais l'autre jour. Noëlle Moret est représentée en 1873 dans la grande tradition du XVIIIe siècle, dont Jean-Antoine Houdon reste le meilleur représentant. Le visage se révèle cependant d'un parfait réalisme. D'où le choc visuel.

Pratique 

"Edouard Vuillard", Kunstmuseum, 52, Museumstrasse, Winterthour, jusqu'au 23 novembre. Tél. 052 267 51 62, site www.kmw.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mardi jusqu'à 20h. Photo (Kunsthaus, Zurich): "Annette et Jacques Roussel", les neveux du peintre, vers 1905.

Prochaine chronique le mercredi 10 septembre. Rencontre avec Stefano Stoll, responsable du festival "Images" de Vevey, qui débute tout soudain.

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