Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE / Vicence conduit le paysage jusqu'à Claude Monet

"Verso Monet". "Vers Monet". L'actuelle exposition de la Basilica Palladiana de Vicence, édifiée vers 1550 par l'architecte Palladio en s'appuyant sur des murs médiévaux, ne va cependant pas droit au but. Elle se propose de raconter l'histoire entière du paysage depuis le XVIIe siècle. Il y a ainsi des détours non seulement par les Etats-Unis, mais également la Roumanie et la Hongrie. Suivez donc le guide! 

Pour malaxer autant fermement l'histoire de l'art, quitte à la réduire parfois en purée, il n'y a qu'un seul homme. Il s'agit bien sûr de Marco Goldin. Né en 1961, disciple du critique Vittorio Sgarbi, l'Italien a l'habitude des grosses machines. Il doit en arriver à sa vingtième superproduction depuis la création, en 1996, de son association Linea d'Ombra. L'homme s'est surtout fait connaître par ses expositions au Museo Santa Giulia de Brescia. Ce colossal monastère, restauré à grands frais, lui a offert des milliers de mètres carrés pour montrer Gauguin, Van Gogh ou Millet. Rien que du très populaire. Le but déclaré de cet entrepreneur culturel est d'amener les chefs-d’œuvre au plus grand nombre, à moins que ce ne soit le contraire.

Réfection à grands frais 

Goldin, qui sait faire travailler d'excellents spécialistes internationaux, a ainsi obtenu des succès fulgurants. Il a cependant frôlé la catastrophe, voici quelques années. Ce n'était pas de sa faute. Le Louvre avait accepté de prêter (ou sans doute de louer) une flopée de chefs-d’œuvre pour un accrochage fastueux à la Gran Guardia de Vérone. Las! Le musée s'est dédit au dernier moment. La pré-location des billets était depuis longtemps ouverte. Il a fallu rembourser les tickets, payer les gens et assumer les frais. La "ligne d'ombre" se retrouvait en pleine obscurité. 

Eh bien, Marco a survécu! Mieux, il est rené de ses cendres, à l'instar du phœnix. En octobre 2012, cet aventurier de l'art et de la finance pouvait inaugurer la Basilica Palladiana, nouvelle version. Les choses avaient été revues en grand. A coup de millions. Le public ne gravissait plus l'antique escalier afin de découvrir de modestes accrochages. Il passait par la maison d'à côté, pourvue d'une super-billetterie, d'un vestiaire gigantesque et d'une boutique pas piquée des hannetons. Inutile de dire que le bâtiment historique est resté intact. Vicence est classée au patrimoine de l'Unesco...

Parcours chronologique 

En 2012-2013, Goldin proposait "Raffaello verso Picasso". Une "histoire du portrait et de la figure", où se bousculaient les grands noms de l'histoire de la peinture. "Verso Monet" en constitue donc le contrepoint. Ou l'antidote. La présence humaine se fait rare et discrète. Le visiteur part d'une vue idyllique de Domenico Zampieri, dit "le Dominiquin", ponctuée de quelques bergers de convention, pour aboutir aux "Nymphéas" résolument aquatiques du maître de Giverny. Parcours chronologique. Au Grand Siècle succèdent les védutistes vénitien du XVIIIe, puis les toiles réalisées en pleine nature par Corot ou Courbet. Le final s'effectue en compagnie de Cézanne et de Van Gogh. Avec Goldin, il y a toujours des Van Gogh! 

Sur le plan scientifique, la manifestation peut laisser dubitatif, voire sceptique. Il n'y a aucun rapport entre les paysages du XVIIe siècle, qui constituent des constructions mentales élaborées en atelier, et les dernières toiles de l'exposition tenant, elles, de l'instantané photographique. La présentation a beau comporter de longs textes extraits du catalogue, certains étant de Goldin lui-même, le public un tant soit peu averti n'y croit pas.

Poussin ou Friedrich en vedettes 

Seulement voilà! D'une part, "Verso Monet" s'adresse à ceux qui ne voient jamais d'exposition. Il est bon de leur montrer des merveilles, mêmes hétéroclites. Ces gens ont le droit à un encouragement. De l'autre, certains tableaux ont été peu vus. Goldin ne travaille pas avec les musées vedettes. L'essentiel vient ici de Boston, de Cardiff et de Budapest, des villes dans lesquelles les amateurs d'art, même pointus, se rendent peu. Le sublime Friedrich reste normalement cantonné en Allemagne. Les deux spectaculaires Salvatore Rosa sortent rarement de Sarasota. Et qui a de ses yeux contemplé "Les funérailles de Phocion" de Nicolas Poussin, acquis il y a une vingtaine d'années par Cardiff? 

A elles seules, ces quatre œuvres valent le voyage, les Van Gogh ou les Monet restant paradoxalement plus faibles. Il faut dire que ces deux artistes ne cessent de faire naître des expositions monographiques. Il faut bien les alimenter. Le Hollandais sera d'ailleurs de retour à Vicence le 24 décembre. Ce jour-là ouvrira, sur le thème de la nuit dans l'art, "Van Gogh et Toutankhamon". Là aussi, cette rencontre aussi racoleuse que possible peut sembler absurde. Mais voilà! Il y aura paraît-il quarante chefs-d’œuvre égyptiens de Boston jamais vus en Europe. Alors...

Pratique 

"Verso Monet", Basilica Palladiana, Vicence, jusqu'au 4 mai. Tél. 0422 42 99 99, site www.museicivicivicenza.it Ouvert du lundi au jeudi de 9h à 19h, du vendredi au dimanche jusqu'à 20h. Attention! La manifestation avait d'abord été annoncée à la Grand Guardia de Vérone. Tous les renseignements sur internet donnant cette ville comme lieu d'exposition sont donc faux! Photo (DR): "Les funérailles de Phocion", l'un des plu célèbres tableaux de Nicolas Poussin. Cardiff l'a prêté à Vicence.

Prochaine chronique le samedi 19 avril. L'Ariana genevois rend hommage par une exposition à Gisèle de Marignac. Les musées ont besoin de vrais mécènes!

 

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