Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Versailles tire de l'oubli Charles de La Fosse

Il y a deux sortes de bonnes idées. Les vraies et les autres. Organiser des expositions temporaires dans les grands appartements du château de Versailles fait résolument partie des secondes. Il y a l'attente à l'entrée. La traversée en solitaire d'un lieu axé sur le groupe. Les bouchons, comme sur les autoroutes. En dépit de son nom, le Salon de l'Abondance tient du goulet. Et il y a toujours un moment pénible dans les salons de la reine, où une volubile guide, russe, polonaise, espagnole ou moldo-valaque, va immanquablement raconter le destin d'une Marie-Antoinette martyre. 

Il faut cependant consentir à tout cela pour arriver, au fond à gauche de la salle où se trouve «La distribution des Aigles» de David, à l'ancien appartement de Madame de Maintenon. C'est dans ce réduit biscornu, ayant depuis longtemps perdu le décor conçu pour l'épouse morganatique de Louis XIV, que se nichent les accrochages provisoires. Rien à voir avec les espaces immenses, aménagés sous Louis-Philippe, où se tenait récemment l'exposition de mobilier comparant, de manière abusive, les commodes ou les fauteuils créés pour la Cour de France au design.

Un dissident du siècle de Louis XIV 

Qui honore-t-on de la sorte aujourd'hui? Charles de La Fosse. Le peintre est d'une importance cardinale pour l'art français. Né en 1636, ce fils de joaillier fait ses classes à Paris. Cet élève modèle y obtient le prix de Rome. Mais, première dissidence, il passe trois des cinq ans offerts en Italie à Venise, en lieu et place de Rome. Au lieu de copier l'antique et Raphaël, il regarde Titien et Véronèse. Il en admire la couleur. De retour à Paris, le débutant décore les salons de Diane ou d'Apollon (ce dernier tout récemment restauré) à Versailles, sous la houlette de Charles Le Brun. Un maître bien moins obtus que ne le veut sa légende. Avec La Fosse, les rouges, les bleus et les effets de lumière l'emportent sur le sacro-saint dessin. 

Membre de l'Académie, dont il devient recteur en 1699, La Fosse se trouve ainsi au centre de la querelle des «rubénistes» (disciples de Rubens) et des «poussinistes» (suiveurs de Poussin) agitant le petit monde des arts français à la fin du XVIIe siècle. Il est permis de voir là une version picturale de la bataille opposant au même moment les tenants de l'Antique de ceux du Moderne. La conclusion sera du reste la même. La couleur emportera (provisoirement) le morceau, comme les Modernes échapperont à l'idée de la supériorité éternelle des Anciens.

Le décorateur des Invalides 

La fin de la carrière de La Fosse, mort en 1716, est glorieuse. L'homme orne à Londres Montagu House, détruit pour faire place au British Museum. Il se voit confier le dôme des Invalides, toujours bien visible. On ne saurait en dire autant du décor de la coupole de l'Assomption, en plein Paris. Cette fresque (La Fosse fut un des rares Français pratiquant la fresque) s'écaille lamentablement. On connaît la grande misère des églises de la capitale, dont est coupable la Mairie aujourd'hui dirigée par la si sympathique Anne Hidalgo. 

A Versailles même, le visiteur peut voir (enfin, entrevoir), outre les salons de Diane et d'Apollon, la chapelle. De loin. Elle ne se visite qu'avec des guides, lors de parcours thématiques. Dommage! Dans ce temple de la peinture des débuts du XVIIIe siècle, La Fosse a recouvert l'abside d'une immense «Résurrection du Christ». Il faisait alors le lien avec l'avenir. Logé à l'année chez son mécène, le banquier Crozat, le vieux monsieur se retrouvait avec le jeune protégé de cet homme richissime, Antoine Watteau. Le lien semble évident. Toute la dernière partie de l'exposition lui est consacré avec des tableaux et des dessins aux «trois crayons» (rouge, noir, blanc).

Une nébuleuse 

Trois commissaires se partagent les mérites de «Charles de La Fosse ou le triomphe de la couleur». Le trio comprend bien sûr Clémentine Gustin Gomez. L'historienne a réhabilité La Fosse, auquel elle a consacré un énorme ouvrage en deux tomes, paru aux Editions Faton en 2006. Les organisateurs ont dû se limiter, en raison d'une place comptée. Ils ont aussi voulu ne montrer que des œuvres d'attribution sûre. La Fosse constitue une nébuleuse, avec une foule d'élèves et d'imitateurs. On sait quelles querelles, dignes de celles des Anciens et des Modernes, divisent depuis des années le petit-monde des «dix-septièmites»... Qu'importe! Ce florilège se révèle réussi. Il y a là de fort belles choses. 

N'empêche que La Fosse peine à trouver son écho médiatique. Il y aura bien davantage de bruit, en juin, quand Anish Kapoor s'emparera du parc. L'Anglo-Indien est à la mode. Il semble toujours plus flatteur de parler de figures contemporaines que de maîtres du passé, surtout s'ils sont Français. La chose exige des connaissances et du culot. Or chacun sait qu'il n'y a rien de plus moutonnier que le monde de la presse, fut-elle spécialisée.

Pratique 

«Charles de La Fosse, ou le triomphe de la couleur», château de Versailles, jusqu'au 24 mai. Tél. 00331 30 83 78 00, site www.chateaudeversailles.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h à 17h30. L'exposition est comprise dans le billet général. Photo (Château de Versailles): "Le rapt de Proserpine par Pluton". C'est avec cette toile que La Fosse se vit agréé à l'Académie en 1673.

Prochaine chronique le dimanche 29 mars. Retour à Genève, où les Collections Baur consacrent une exposition très insolite à leur fondateur Alfred Baur.

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