Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE / Un Poussin inconnu retrouvé au Louvre

La nouvelle a filtré grâce à l'uneonnu des émissions radiophoniques dont Didier Rykner parsème son journal en ligne "La Tribune de l'art". Pierre Rosenberg, qui dirigea longtemps le Louvre, annonçait avoir retrouver un Poussin dans les réserves du musée. Mais il ne disait pas lequel. "Grâce à des lecteurs astucieux", le journaliste avait identifié cette vaste toile (81 centimètres sur 145). Mais il eut été incorrect pour lui de griller l'inventeur, qui devait publier son article dans "Grande Galerie", l'exemplaire journal grand public du Louvre. 

Le texte a paru. On sait aujourd'hui qu'il s'agit d'un "Mars et Vénus" réalisé vers 1625, alors que Nicolas Poussin (1594-1665) venait d'arriver à Rome. Le tableau possède un illustre historique. Il fait partie des 33 tableaux du maître acquis par Louis XIV. Celui-ci lui a été vendu par Jean-Baptiste de La Feuille en 1671. Aujourd'hui très sale, la toile s'est retrouvée déclassée au XIXe siècle. Copie, voire faux précoce. Pierre Rosenberg lui-même l'avait rejetée en 2009. Seulement voilà! Le jour où il la réexaminé dans les salles, "un heureux rayon de soleil" est venu transpercer les vernis jaunis. D'aucuns verraient là un signe divin. C'était bien le vrai tableau. Il attend désormais sa restauration.

Une liste très mobile

Pourquoi ce réexamen? Parce que le bureau de Pierre Rosenberg, qui emploie de nombreux et surtout nombreuses historien(ne)s de l'art dans un vieil appartement relié à son domicile parisien, refait le "catalogue raisonné" des peintures de Poussin. Une liste qui change selon les époques et les chercheurs. Entre Anthony Blunt, Denis Mahon, Konrad Oberhuber, Jacques Thuillier et Pierre Rosenberg il existe pour le moins des écarts. Si certains tableaux restent bien sûr incontestés, d'autres se voient acceptés ou rejetés selon la vision que le spécialiste a développé de l’œuvre. 

"Nous revoyons le catalogue en fonction des découvertes récentes", explique l'une de ses petites mains hautement qualifiées. "C'est surtout la création de jeunesse que nous relisons aujourd'hui d'un œil différent." Pourquoi donc? "Poussin arrive à Rome en 1624. Il reste inconnu. Il lui faut non seulement expérimenter, mais réaliser beaucoup de tableaux pour vivre. Dans la tradition vénitienne, ses bacchanales d'alors ne possèdent pas la qualité méditative des créations postérieures. Il doit faire vite." "Mars et Vénus" date donc de cette époque.

Retrouvaille dans une église de banlieue 

Ce n'est pas le seul Poussin réémergé ces vingt dernières années. Loin de là! Outre le vaste "L'Entrée de Titus à Jérusalem" identifié par Denis Mahon et entré depuis au musée.... de Jérusalem, il faut surtout citer "La mort de la Vierge". Tout le monde cherchait ce tableau de jeunesse, peint en 1623 par le jeune Normand pour Notre-Dame de Paris. Disparu! Envolé du Musée de Bruxelles! Pierre-Yves Kairis a fini par le retrouver en 2000 dans la banlieue de la capitale belge. Il avait été déposé à l'église Saint-Pancrace de Sterrebeck, un endroit où l'on ne se rend pas tous les jours. Après remise en état, il y a été raccroché, ce qui peut sembler absurde. Mais les voies du Seigneur demeurent impénétrables... 

Le "Mars et Vénus" n'a pas de tels problèmes. Il devrait se retrouver dans les salles (bien mal éclairées) du deuxième étage, consacrées à la peinture française jusqu'en 1848. Celles-ci s'étaient déjà dotée d'un Ixième Poussin, "Sainte Françoise Romaine", non localisé depuis trois siècles et payé fort cher en 1999. Le musée avait participé depuis à l'acquisition d'une non moins dispendieuse "Fuite en Egypte", réapparue en 1986. Cet achat commun avec le Musée des beaux-arts de Lyon avait connu une conclusion raisonnable. Le tableau se trouve à Lyon. Pendant ce temps, le Musée Fabre de Montpellier s'offrait par souscription son Poussin. Un geste sensé. Il s'agissait d'une moitié de tableau, dont il possédait depuis longtemps l'autre partie. Une main sacrilège avait donné un grand coup de ciseau au XVIIIe siècle...

Errances sur le marché de l'art

Terminons ces "poussineries" avec une dernière nouvelle. "Olympos et Marsyas" avait été préempté pour une bouchée de pain par le Louvre, dans une petite vente publique. Ses ex-propriétaires avaient intenté un interminable procès au musée, qu'ils ont gagné en 1978. Le Louvre a dû leur restituer le tableau, qui vogue depuis sur le marché de l'art. Il faut dire qu'il ne s'agit pas d'un chef-d’œuvre et que la couche picturale semble bien usée Le tableau a longtemps été chez Krugier à Genève. Il se trouve désormais à la Galerie Coatelem de Paris, connue pour ses prix musclés. 

Ce n'est pas le seul Poussin a errer. Un étrange et fort peu classique "Hannibal parcourant les Alpes à dos d''éléphant" court ainsi de salon en vente publique depuis une éternité. Il est resté invendu une nouvelle fois aux enchères en juillet 2013. Curieux. Les gens aiment pourtant bien les éléphants. Mais peut-être pas à ce prix-là... Photo (RMN): Le Poussin retrouvé dans les réserves du Louvre.

Prochaine chronique le lundi 16 juin. Martial Raysse à Beaubourg. S'agit-il vraiment du "plus grand  peintre français vivant"? Oh que non!

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