Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE / Un livre objet pour le Genevois Hadrien Dussoix

C'est noir, mince et élégant. Il ne s'agit pas là d'une robe, mais du premier livre consacré au Genevois Hadrien Dussoix. L'ouvrage, qui vient de paraître, dresse le bilan de dix ans de production artistique: peintures et sculptures. N'imaginez par pour autant une chose laudative et verbeuse. L'homme reste en ombre chinoise à l'arrière plan. Pas une seule photo de lui. Quant au texte de Karine Tissot, figurant ici dans ses versions française et anglaise, il se limite à quelques pages analytiques. Tout a été pensé pour que l'ouvrage devienne et reste, avant tout, un bel objet. 

Première chose, Hadrien Dussoix. Si votre nom figure au dos du livre, que signifie l'écu argenté de la couverture?
C'est un blason construit à partir de mes initiales. J'ai demandé au graphiste, Frédéric Held, de créer ce logo à partir d'un de mes dessins. Il s'agit là d'un motif que j'ai souvent utilisé pour signer mes tableaux et mes collages. Un clin d’œil. Vous savez que je travaille souvent à partir d'architectures italiennes de la Renaissance. Ce blason a donc sa place, d'autant plus qu'il peut aussi se voir comme un bouclier ou un masque. 

Maintenant que c'est dit, un peu de biographie.
Je suis né en 1975. Genevois. Très Genevois même, puisque depuis trois générations et des deux côtés. Une chose rare aujourd'hui. Cela me rend presque exotique vis-à-vis des autres. Mon père André Dussoix, est peintre. Albert Dussoix, un politicien dont quelques personnes se souviennent, était un grand oncle. 

Comment décide-t-on de devenir artiste?
Par besoin de développer une passion. Très jeune, je faisais beaucoup de sport. Seulement voilà! Mes performances n'étaient pas assez hautes. Au Collège, un peu par facilité je l'avoue, j'ai choisi l'option "arts" existant à l'époque. J'ai eu la chance d'avoir un professeur intelligent. Je me suis pris au jeu. J'allais à la découverte: Rauschenberg, le mouvement Cobra... Le monde s'élargissait. Jusque là, je ne connaissais guère que Tinguely, Picasso et Miró. J'aimais beaucoup Miró, qui me semblait très poétique. 

Vos parents ont pourtant dû vous ouvrir les yeux?
Ils m'ont en tout cas traîné dans les musées quand j'étais petit.. J'ai bien sûr tout renié à l'adolescence. Le choc en retour est venu quand mon père m'a donné un bouquin sur les dessins de Basquiat. Ils posaient pour moi un grande question. Qu'est-ce, au fond, que l'art? 

Et alors?
Quelque chose d'existant déjà, que l'on aime et qui nous pousse. Cette chose peut se montrer décourageante, quand on entend soi-même la pratiquer. Il s'est déjà fait tant d’œuvres! Je ne me suis pas laissé déprimer. Je suis allé de l'avant. Je n'ai jamais cru, comme cela se disait beaucoup dans les années 1990, que la peinture était morte. Le poids de l'histoire ne constitue pas un problème. Le temps passe, simplement. Basquiat constitue maintenant un moderne, et non plus un contemporain. La Renaissance, c'est un peu plus vieux, bien sûr, mais ses vestiges font encore partie de notre quotidien. On ne peut pas faire table rase de tout. Le passé existe. Il ne doit pas empêcher pour autant de s'exprimer après lui. On peut peindre alors qu'il y a déjà eu des millions de tableaux. Idem pour la littérature après des millions de livres. Il y aura toujours des gens pour écrire! 

Votre parcours, maintenant.
Après le Collège, j'ai fait trois mois d'Uni. Je n'ai pas aimé. J'ai donc essayé le concours de l'école des Beaux-arts et celui des Arts décoratifs. Les Beaux-arts m'ont refusé. Les Arts décoratifs m'ont accepté. Il faut dire qu'on prenait le 30 pour-cent des candidats. J'ai obtenu un diplôme en communication visuelle. Quelque chose vous poussant vers le commercial. Je suis revenu aux Beaux-arts, à la grande inquiétude de mes parents. Là, j'ai eu la chance de rencontrer un enseignant extraordinaire, Peter Roesch, qui est devenu un conseiller et un ami. Je ne suis du coup entré dans la vie pratique, si j'ose dire, qu'à 29 ans. En 2004. C'est là que le livre que vous avez entre les mains commence. 

Vous essayez de vivre de votre art.
C'est assez fou. Je suis une sorte de miraculé. Je croise les doigts, car il y a bien sûr des hauts et des bas. J'ai gagné trois fois de suite le Concours fédéral. Je croyais que j'allais exploser. J'avais montré des pièces dans les petits musées. Les grands n'attendaient que moi. Les choses n'ont pas été ainsi, ce qui ne me semble avec le recul pas plus mal. Il faut aller au charbon. Une carrière dure environ cinquante ans. Il s'agit d'une entreprise de longue haleine. C'est plus sain. Il n'y a pas sur moi les pression existant sur la Genevoise Mai-Thu Perret, qui aura très vite été vue partout. Je continue à avancer, lentement, avec les gens qui m'aiment et me suivent. 

Et qui sont-ils?
Je ne sais pas vraiment. Il y a peu de retours. Je compterais ma famille, mes amis, et puis des gens extérieurs. Karine Tissot, par exemple. Et puis quelques collectionneurs. Les vrais. Ceux qui s'investissent en payant de leur poche. Ceux qui décident de vivre devant l'un de vos tableaux. Les institutions d'Etat, si nombreuses à Genève, génèrent des rapports plus indirects. J'ajouterai que les gens qui vous apprécient sont aussi ceux qui savent vous critiquer. C'est rare aujourd'hui, dans le monde des réseaux sociaux, où tout le monde est supposé trouver tout le monde génial. 

Pourquoi un livre cette année?
Je me suis dit qu'il me fallait une trace papier. J'ai rencontré le graphiste Frédéric Held. Nous avons convenu d'un projet modeste. Il fallait un texte. J'ai sollicité Karine, qui nous a poussés à voir grand. Nous nous sommes donnés les moyens. Karine coédite le livre avec InFolio. Ils distribuent 400 exemplaires. Les 600 autres sont écoulés par moi et mes galeristes. Un peu pour ma promotion. 

Vous avez eu une galerie genevoise. Vous êtes maintenant tourné vers les pays germaniques.
J'ai une galerie à Zurich, une à Vienne et une à Munich. Ce n'est pas un hasard. C'est là que mon travail plaît le plus. Il règne là-bas une culture davantage tournée vers l'expressionnisme, la figuration libre. Le public se montre donc réceptif à ce que je fais. 

Mais est-ce que vous produisez beaucoup, au fait?
Moins qu'on ne pourrait le penser! J'expérimente énormément. Je détruis beaucoup. Je repeins, surtout. Sous certains de mes tableaux, il y en a six ou sept autres. Les toiles finissent par en devenir lourdes d'acrylique. Certaines m'ont pris quinze minutes. D'autres des jours et des jours. L'intéressant, c'est de savoir quand s'arrêter. On laisse comme ça, ou on efface tout? 

Hyperactif, alors?
Disons que quand je suis dans mon atelier, ce n'est ni pour rêvasser, ni pour dormir, ni pour regarder mon ordinateur. Je m'y sens en effet hyperactif. Ou plutôt non. Disons plutôt que quand je travaille, je me sens comme un gamin lâché dans un magasin de jouets.

Pratique

"Hadrien Dussoix", de Karine Tissot, aux Editions L'Apage et InFolio, pages non numérotées. Photo (DR): Hadrien Dusssoix dans l'une de ses sculptures.

Prochaine chronique le samedi 21 juin. Une collection étrange de deux Bâlois est présentée par la Fondation Peggy Guggenheim de Venise. Un lieu par ailleurs balayé par la tourmente...

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."