Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Trente révèle le fantasque Dosso Dossi

S'agit-il vraiment d'un "excentrique"? Pour les organisateurs de l'exposition de Trente oui, sans nul doute. "Rinascimenti eccentrici. Dosso Dossi al Castello del Buonconsiglio" entend clairement montrer ce que l’œuvre du Ferrarais possède d'insolite, voire de dissident. Il faut dire que sa ville, longtemps gouvernée par les Este, possède une solide réputation d'étrangeté. C'est là qu'ont travaillé Cosmè Tura et Francesco del Cossa au XVe siècle. C'est ici encore que Giorgio de Chirico a inventé la "peinture métaphysique", pendant la guerre de 1914. 

On ne sait pas grand chose de l'artiste, né vers 1486 et mort en 1542. Un créateur qui travaille parfois en équipe avec son frère Battista, décédé la même année que lui. Giovanni di Lutero, dit Dossi Dossi, aurait été l'élève de Lorenzo Costa à Bologne. Il a voyagé ensuite à travers la Vénétie. Puis il s'est rendu à Mantoue, où la cour de Gonzague valait bien celle des Médicis à Florence. Le débutant s'est sans doute aussi rendu à Rome. La ville émergeait comme "le" centre italien vers 1515. La première œuvre documentée de Dosso, qui n'a signé qu'une seule fois un de ses tableaux, date de 1522. C'est dire à quel point sa trajectoire tient d'une reconstitution basée sur ce que les Anglo-saxons nomment le "connoisseurship". Un mélange de connaissance et de nez. Certains universitaires ne deviendront jamais, faute de flair et d'intuition, de vrais "connoisseurs".

Rébus intellectuels 

Dosso a commencé par réaliser de petits panneaux, au coloris raffiné. Ce n'est pas un précoce. Comme son aîné Giovanni Bellini, ou son contemporain Correggio, l'homme a longtemps tâtonné. Il lui a fallu apprendre à disposer ses personnages dans l'espace. A les dessiner. A les modeler. Le lyrisme de son inspiration a dû se discipliner. La chose n'empêche pas certaines toiles maîtresses de rester incompréhensibles. Absentes de Trente, l'"Allégorie" du Getty de Los Angeles et la "Circé" (ou "Melissa") de la Galleria Borghese de Rome ont donné lieu à toutes sortes de décryptages. Ces derniers ont en fait davantage obscurci les idées qu'ils ne les ont éclaircies. Il faut admettre que, cinq siècles plus tard, certains rébus intellectuels nous échappent. 

Pour quelle raison l'artiste, dont presque toute la carrière s'est déroulée à Ferrare, se voit-il exposé à Trente, dans les Alpes au Nord de Vérone? Il y en existe plusieurs. La première est que Ferrare a déjà monté, en 1998, sa propre rétrospective (très réussie du reste) au Palazzo dei Diamanti. La seconde qu'il s'agit ici d'une émanation de "La Città degli Uffizi". Des présentation hors les murs de tableaux appartenant aux Offices de Florence. La troisième, et la plus importante, reste tout de même que Dosso et son frère Battista ont décoré de fresques une partie de l'immense Castello del Buonconsiglio en 1532. Dix-neuf salles peintes en douze mois. Un rythme fou, quand on pense que la Ville de Genève met aujourd'hui presque un an à barbouiller un escalier en blanc dans une de ses administrations...

Effet de miroir 

Les quelque quarante cinq tableaux réunis se retrouvent ainsi sous des plafonds réalisés par les Dossi, d'autres pièces se voyant à l'époque confiées par le prince-évêque de Trente Bernardo Clesio (1485-1539) à Romanino da Brescia. Abîmées au XIXe siècle, lors de la transformation du Castello par les occupants autrichiens en palais de justice et en caserne, ces peintures restent cependant lisibles. Il en subsiste même des morceaux magnifiques. Organisée par Vincenzo Farinella, Franco Marzatico et Antonio Natali, l'exposition produit du coup un effet miroir. Dosso regarde Dossi. 

La plupart des tableaux réunis proviennent d'Italie. Il ne faut pas rêver. Les chefs-d’œuvre coûtent toujours plus cher à déplacer, ce qui ne les empêche pas de bien trop voyager. Le prêt extérieur le plus important arrive de Cracovie. Il s'agit du célèbre "Jupiter peignant les papillons". La Création divine, en version païenne. Le spectateur devine qu'ils sont destinés à s'envoler ensuite. Bien connue par la photo, cette merveille éclaire parfaitement le propos.

Une petite place pour Battista Dossi 

Le reste se compose d’œuvres détenues par les Offices, Modène, la Collezione Cini de Venise, le Brera de Milan ou la Galleria Borghese de Rome, qui possède, outre la "Circé" absente, le sublime "Apollon musicien et Daphné". Quelques toiles et dessins ont été retenus pour comparaison. Il y a aux murs un Titien, quelques feuilles de Michel-Ange et un Giorgione. Ces poids lourds ne font pas d'ombre à Dosso, qui se voit subtilement détaché ici de son frère cadet. La dernière salle tente de donner une personnalité claire à Battista, en jouant au grand jeu des attributions.

Pratique

"Rinascimenti eccentrici. Dosso Dossi al Castello del Buonconsiglio", Castello del Buonconsiglio, 5, via Bernardo Clesio, Trente, jusqu'au 2 novembre. Tél. 0039 0461 233 770, site www.buonconsiglio.it Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h. Profitez pour visiter le reste du château, avec sa tour aux fresques gothiques, sa galerie peinte par Romanino et son jardin suspendu. A part ça, la ville vaut une visite approfondie. Photo (DR): "Jupiter peignant les papillons". Ce tableau célèbre est venu à Trente de Pologne.

Prochaine chronique le dimanche 14 septembre. Paris propose le "Parcours des mondes". Les arts premiers tiennent ainsi salon sur la Rive gauche.

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