Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE / Tours révèle le "Genevois" Vincent

Il a longtemps été considéré comme un second couteau. François-André Vincent (1746-1816) n'était certes pas inconnu. Il manquait cependant sur lui la grande étude montrant son importance. Paradoxalement, son amie d'enfance, puis élève et enfin épouse (dès 1799) Adélaïde Labille-Guiard (1749-1803) bénéficiait de davantage d'attention, grâce aux travaux sur le "gender". Vous avez. Ces analyses se basant sur le sexe des artistes. Il suffit de jeter un œil sur Wikipedia. Vincent se contente de quelques lignes factuelles. Adélaïde a droit à une immense tartine.

Il aura fallu les travaux de Jean-Pierre Cuzin, alors conservateur en chef des peintures au Louvre, pour que Vincent trouve à la fois son biographe et son défenseur à partir des années 1970. Cuzin a considérablement accru le volume de la production connue. L'artiste ne signait pas souvent, comme nombre de ses contemporains. Il a donc fallu pêcher ses tableaux et dessins non seulement chez Fragonard, dont il été proche au début, mais chez les néo-classiques tournant autour de David, voire dans le catalogue de Géricault. Vincent a adopté toutes les modes et tous les styles, ce qui fait parfois douter non pas de son talent, mais de sa personnalité.

Un livre de référence

L'enquête est terminée, pour autant qu'on puisse arriver au bout d'une reconstitution de trajectoire. Aujourd'hui à la retraite, Cuzin a sorti sa bible chez Arthéna, exemplaire maison d'édition en matière d'art classique français. Un pavé, où aucune page n'apparaît pour une fois inutile. Plusieurs musées s'associent pour en fêter la sortie, attendue depuis une bonne décennie. L'artiste est aujourd'hui montré à Tours. Il le sera demain à Montpellier. Après-demain à Paris. Les peintures resteront plus ou moins les mêmes en Touraine et dans le Languedoc. Pour des raisons de conservation, les dessins seront différents. Cognacq-Jay, à Paris se contentera des œuvres sur papier en 2014, avec une troisième sélection de bonnes feuilles, comme on dit dans l'édition.

Maintenant que le cadre est posé, qui est Vincent? L'homme est né à Paris en 1746. Son père François-Elie est Genevois. Essentiellement miniaturiste. Le Musée d'art et d’histoire de Genève conserve, quelque part dans ses caves, plusieurs de ses œuvres. Le jeune François-André est baptisé dans une église catholique parisienne. Il disposera ainsi d'un état-civil et pourra hériter. N'ayant pas vu le jour à Genève, il n'est par aileurs pas Genevois. Le Parisien ne viendra apparemment jamais voir la ville de ses ancêtres, même s'il a été très lié avec son collègue Jean-Pierre Saint-Ours.

Une carrière versatile

Sa carrière se déroule sans encombre. Le débutant fait le voyage d'Italie, puis entre à l'Académie en 1777 sur présentation d'un "morceau de réception". Les commandes affluent. Vincent sent tourner le vent. Le goût, dès la fin des années 1770, se veut antiquisant. La palette change. L'homme peut passer pour un rival du terrible David, un ambitieux prêt à tout pour éliminer ses concurrents. La Révolution se passe sans trop d'encombres. Vincent exécute (la Terreur est là) des portraits stricts en costumes simples. L'Empire l'oublie un peu, tandis que les problèmes se santé s'accumulent. Dans ses dernières effigies, Vincent élargit à nouveau sa touche. Le romantisme pointe l'oreille.

Tours, dont le musée est logé dans un ancien palais épiscopal, aux fenêtres donnant sur le plus beau cèdre de France, planté en 1804 et dont les branches ombragent 600 mètres carrés, devait opérer des choix. Il n'y avait place que pour quelques toiles énormes, dont des "Sabines" proprement kilométriques. L'accrochage reste chronologique, rythmé par plusieurs cabinets de dessins. Un véritable dossier (avec esquisses) se voit proposé autour de "La leçon d'agriculture" rousseauiste de 1798. La lumière naturelle gêne parfois la vue. Les murs entre les croisées restent ainsi dans le noir. Moins charmant, certes, le Musée Fabre de Montpellier permettra une vision plus neutre.

Vincent n'en apparaît pas moins comme un beau peintre. Il est permis de préférer la fougue de ses débuts italiens aux portraits un peu glacés des années 1790. Le dessinateur se montre particulièrement inventif. Il révèle notamment un caricaturiste féroce. Celui-ci sévit au début et à la fin de la carrière. Normal! Ce sont généralement les moments les plus libres d'une vie.

Pratique

"François-André Vincent, 1746-1816)", Musée des beaux-arts, 18, place François-Sicard. Tours, jusqu'au 19 janvier, Tél. 00332 47 05 68 73, site www.mba.tours.fr Ouvert de 9h à 18h Une partie des salles ferme entre 12h15 et 14h. Le livre de Jean-Pierre Cuzin a paru chez Arthéna. Il compte 576 pages. La rétrospective, déclarée "d'intérêt national", sera au Musée Fabre de Montpellier du 8 février au 11 mai 2014. Intitulée "Vincent, Le trait en liberté", l'exposition de dessins du Musée Cognacq-Jay de Paris se déroulera enfin du 26 mars au 30 juin 2014. Photo (DR): "La leçon d'agriculture", 1797-1798, exposé à Tours avec un "dossier".

Prochaine chronique le lundi 9 décembre. Les meilleures et les pires expisitions en Suisse ces jours. Un choix subjectif.

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