Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/San Giminiano passe son été avec le fresquiste Benozzo Gozzoli

Crédits: Site de San Giminiano

Oubliée pendant des siècles, la petite cité toscane constitue une des redécouvertes touristiques des années 1950. Un peu comme Sabbionetta, près de Mantoue. Si la ville idéale imaginée vers 1580 par le duc Vespasien Gonzague est restée un but de promenade distingué, on ne saurait hélas en dire autant de San Giminiano. Surtout en été. La bourgade (moins de 8000 habitants aujourd'hui, mais la population remonte) est envahie en juillet et en août. Même en plein boom médiéval, il ne devait y avoir autant de monde. Je ne saurais dire d'où sortent tous ces gens. Des parkings en contrebas, sans doute. Y arriver en autobus depuis Florence tient en effet de l'exploit. 

Je ne vous présenterai pas l'agglomération, connue pour ses treize tours des XIIe et XIIIe siècles. Les restes d'une architecture tout en hauteur. Il y en aurait eu (mais le chiffre semble légendaire) 75 en 1200 et 25 vers 1500, ce qui paraît déjà plus réaliste. Notez qu'il en subsiste mine de rien une quantité à Florence même. Mais, comme elles on les a ici décapitées au fil du temps, elles se situent désormais dans l'alignement de ce que je me sens un peu gêné d'appeler le «skyline». Quoique... Entre les constructions en pierres de Toscane et les gratte-ciel de New York, il y a bien dû y avoir la même compétition phallique.

Un disciple de Fra Angelico 

Si je vous parle aujourd'hui de San Giminiano, c'est parce que la ville consacre son été 2016 au souvenir de Benozzo Gozzoli. Sans doute faut-il que je vous présente l'artiste. Benozzo di Lese est né dans les années 1420. Les historiens proposent soit 1420, soit 1421, soit 1424. Le débutant a commencé par travailler au couvent San Marco de Florence, dans l'atelier de Fra Angelico. Le futur saint (il a été béatifié le 2 octobre 1982 par Jean-Paul II) n'en était pas moins homme. Il lui fallait des assistants comme Benozzo ou Zanobi Strozzi. L'artiste était couvert de commandes, venues de villes allant d'Orvieto à Rome. Gozzoli a finalement voulu voler de ses propres ailes. Normal après avoir peint tant d'anges. Il signa ainsi son premier chef-d’œuvre en 1459. C'est le décor, facile à visiter, de la chapelle du Paparazzo Medici-Riccardi de Florence sur le thème de l'adoration des Mages. 

La concurrence était déjà rude à l'époque. Il fallait jouer des influences et donner des coups de coude. Benozzo ne devait pas avoir le bras assez long. Il a surtout exercé dans les villes de périphérie, de Castelfiorentino à Montefalco, où les amateurs les plus endurants découvrent aujourd'hui ses fresques. De 1465 à 1467, notre ami s'est ainsi retrouvé à San Giminiano, déjà décadente. D'où l'actuelle manifestation, éclatée comme il se doit. Benozzo reste avant tout un artiste mural, connu pour ses cycles narratifs, où les scènes sacrées sont regardées par un nombre important de spectateurs à la physionomie empruntée aux commanditaires de l'époque. Il est ensuite parti ailleurs pour mourir, sans doute encore actif, en 1497.

Quatre lieux à visiter 

Le parcours commence à la cathédrale, où Benozzo subit la présence écrasante de Taddeo di Bartolo, qui conçut au XIVe siècle une immense série de peintures vétéro-testamentaires (ou tirée de l'Ancien Testament, si vous préférez). On ne voit qu'elle. Le peu de répit que cet ensemble laisse est pris par la chapelle de sainte Fine, morte à 15 ans en 1253, après avoir passé sa courte vie couverte d'ulcères sur une planche. Domenico Ghirlandaio a fait là, si j'ose dire, des miracles. Benozzo a donné pour compléter le décor un immense saint Sébastien, le saint anti-peste. Sa contribution ne fait pas le poids. 

Au Musée sacré attenant, le visiteur admire une Crucifixion. Il y a surtout là les «sinopie» découvertes lors de la restauration de San Agostino. La «sinopia», c'est l'esquisse au pinceau, très libre, sur laquelle l'artiste et ses assistants travailleront ensuite en respectant, ou non, l'idée de départ. Celles du cycle de San Agostino se révèlent particulièrement belles. Elles sont très enlevées, surtout si on les compare aux peintures définitives conservées dans cette église un peu éloignée du centre. Toute la vie du saint et de sa maman, sainte Monique, est racontée là de manière un peu statique, en dépit de la beauté des peintures, où tout le monde se voit habillé à la dernière mode de 1465.

Une petite exposition

Il ne reste plus au visiteur de fond (il existe bien des coureurs de fond, après tout) qu'à parcourir la Pinacothèque, réaménagée il y a quelques années. C'est là que se tient l'exposition proprement dite, qui tiendrait sur un mouchoir de poche. La grande «pala» d'autel a retrouvé sa prédelle (petits tableaux placés en dessous de l'image principale). Les Thyssen de Madrid, le Brera de Milan, le Petit Palais d'Avignon ont prêté. Les Offices ont envoyé quelques dessins. Pise un tableau supplémentaire. Un privé s'est vu sollicité pour un étrange fragment de panneau, avec pénitents. Tout cela reste modeste, mais c'est réussi. Et puis, il y a le reste. Et le cadre. Le rez-de-chaussée du bâtiment, où Dante passa en 1300, a ainsi été décoré en 1317 d'une prodigieuse «Maesta» (ou Vierge en majesté) de Lippo Memmi, le beau-frère et collaborateur du génie siennois Simone Martini. 

Voilà. Je ne sais pas si je vous ai convaincus. La foule, elle, se presse, sauf à San Agostino. Mais il faut dire que la peinture garde quelque chose de génétique en Italie, même auprès de jeunes générations. C'est dans le sang, comme le «calcio», mais avec des vedettes plus durables.

Pratique 

«Benozzo Gozzoli a San Giminiano», divers lieux dans la ville, San Giminiano, jusqu'au 1er novembre. Tél. 0039 0577 286 300, site www.sangiminiano.it Ouvert tous les jours de 9h30 à 19h. Contrôlez tout de même les horaires avant d'accomplir un tel déplacement...

Photo (Site de San Giminiano): Une fresque racontant la vie de saint Augustin. Le futur Père de l'Eglise se rend ici à Rome.

Prochaine chronique le jeudi 18 août. Des nouvelles du Musée d'art et d'histoire de Genève.

 

 

 

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