Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Rouen se penche sur la Sienne médiévale

Perchée sur sa colline, la ville ressemble finalement peu à son plan. Celui-ci ne tient pas compte des rues en pente et des escaliers multiples, qui multiplient les niveaux. Sienne ressemble ainsi à Lausanne, qualité architecturale en plus. Arrivée à son apothéose aux XIIIe et XIVe siècles, la cité toscane a conservé l'essentiel de son patrimoine médiéval, très restauré à la fin du XIXe. Il s'agirait d'une ville musée (ce qui semble devenir une insulte à notre époque, qui entend tout «réveiller»), si son université, créée en 1240, ne lui assurait pas un coup de jeune permanent. Pensez! Vingt mille étudiants dans une ville en comptant à peine 55.000... 

Alors qu’elle était un république puissante et prospère, Sienne a offert un champ d'action à d'innombrables peintres. Il s'est ainsi créé une «école siennoise», longtemps mise en compétition avec celle de Florence, sa séculaire rivale. Tout y commence au XIIe siècle. Des fouilles sous la nouvelle cathédrale, commencée en 1250, ont ainsi révélé il y a une vingtaine d'années des cycles de fresques en assez bon état. Ils ont fait remonter de quelques générations ce que l'on savait de la production vernaculaire (ou locale, pour faire plus simple).

Un gros envoi de la Pinacoteca Nazionale 

Cette tradition siennoise est aujourd'hui l'objet d’une belle exposition au Musée des beaux-arts de Rouen. L'ensemble se trouvait auparavant, présenté d'une manière absurdement thématique (les saints par ici, la vie du Christ par là), à Bozar de Bruxelles. Un lieu par ailleurs assez cafardeux. Le gros du troupeau provient de la Pinacoteca Nazionale de Sienne, riche à crever en matière de «primitifs» des XIIIe, XIVe et XVe siècles. Les institutions françaises ont, comme on dit, fait l'appoint. Le Mans, Paris, Angers... La superbe Madone de Francesco di Giorgio Martini, qui vient clore le parcours, arrive ainsi du Petit Palais d'Avignon. 

Quel rapport entre Sienne et Rouen? Il peut sembler ténu. Il s'agit cependant de deux métropoles gothiques, la cité normande ayant souffert de l'urbanisme moderne et des bombardements alliés de 1944. Un tableau synoptique, au cœur de l'exposition, vient rappeler les simultanéités. Saint Maclou ou Saint Ouen valent bien les expériences faites par les architectes italiens d'alors, qui créaient le Palazzo Publico (commencé en 1297) ou la nouvelle cathédrale, laissée à jamais inachevée après la peste de 1348. Une pandémie qui tua le tiers de la population européenne. Particulièrement touchée, Sienne ne s'en remit pas.

Parcours chronologique

Le parcours, comprenant avant tout les éléments de polyptyques, devient chronologique (et donc logique) à Rouen. Il part avec Segna di Bonaventura, Dietisalvi di Speme ou Guido da Siena. Des gens sur qui ont sait fort peu de chose. Il continue en compagnie de Duccio, qui reste le nom le plus célèbre de l'endroit avec ce Simone Martini qui viendra mourir en Avignon. Les frères Lorenzetti terminent le panorama de cet âge d'or à tous les sens du terme, vu les fonds métalliques sur lesquels se détachent les élégantes figures, aux vêtements très colorés. 

L'après peste connaît une reprise difficile. Le mal reste un non-dit. Il ne se voit pas figuré. Comme à Florence, l'art se recroqueville. Il se fige. Les nouveautés semblent faire peur. Les Siennois répètent des formules toutes faites. La chose n'empêche pas des créations remarquables. Elles se poursuivront en plein XVe siècle avec Sassetta ou Giovanni di Paolo. La Renaissance est passée à côté, à Florence. Elle peine à se refléter ici, sauf peut-être dans la sculpture. On l'a souvent noté pour l'Italie. La sculpture possède toujours une longueur d'avance.

Final vers 1520 

L'exposition se termine au début du XVIe siècle. La tradition s'est alors fossilisée, en dépit d'un homme du calibre de Francesco di Giorgio Martini, dont je vous parlais tout à l'heure. La République de Sienne vivra par ailleurs bientôt ses dernières heures. Vaincus en 1260, les Florentins tiendront leur revanche. Après un siège abominable, les Médicis s'empareront de la ville et du duché en 1555. Ils les annexeront définitivement. 

La peinture ne s’arrêtera bien sûr pas à Sienne. Après le grand maniériste Domenico Beccafumi, ils y aura les demi-frères Ventura Salimbeni et Francesco Vanni. L'époque baroque, rarement évoquée ici, a tout de même donné Bernardino Mei ou Niccolò Tornioli. Des artistes magnifiques qu'il faudra bien réhabiliter une fois. Ils ne possèdent cependant aucun caractère spécifiquement local, comme leurs devanciers. D'où une impression de rupture.

Scénographie aérée

Extrêmement aérée (surtout quand on reste deux ou trois visiteurs à l'heure de midi), la scénographie séduit par son harmonie, sa simplicité et la volonté d'imposer des fonds noirs mettant en valeur des tableaux très colorés. Les panneaux explicatifs occupent une certaine place. Il y en a pour l'histoire comme pour la spiritualité siennoise, qui a donné de figures comme sainte Catherine et saint Bernardin. Il fallait un film. Il se voit projeté dans une petite salle. L'intervention contemporaine semble devenue obligatoire. Elle est due au très classique François Rouan (tiens, Rouan à Rouen...). Le Français montre des œuvres effectivement inspirées de fresques siennoise du Trecento (ou XIVe siècle, les Italiens ne comptant pas comme nous).

Pratique

«Sienne, Aux origines de la Renaissance», Musée des beaux-arts, esplanade Marcel-Duchamp, Rouen, jusqu'au 17 août. Tél. 00332 35 71 28 40, site www.mbarouen.fr Ouvert tous les jours de 10h à 18h. Gros catalogue. Photo (DR): Une sainte peinte vers 1330 par Pietro Lorenzetti. Il s'agit bien sûr d'un fragment du panneau.

Ouille! Annoncé, pour le 2 mai, le texte ci-dessus n'avait jamais paru. Erreur de manipulation, comme on dit dans ces cas-là!

 

 

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