Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Rennes joue les bons apôtres avec Ribera

Que les vaches soient grasses ou maigres (et elle tendraient à devenir étiques en France), il y a les musées qui bougent et ceux qui stagnent. Celui des Beaux-Arts de Rennes fait depuis longtemps partie des premiers. Le mouvement s'est accéléré avec l'arrivée d'Anne Dary comme directrice et de Guillaume Kazerouni pour s'occuper des collections d'art ancien, prépondérantes dans l'institution. Le lieu se réaménage, s'enrichit et expose. Il vient ainsi d'acquérir un "Saint Jude Thaddée" de Jusepe de Ribera. Pour qu'un achat fasse sens, il faut le mettre en contexte. Deux grandes salles proposent donc un dossier sur ce tableau, "Ribera à Rome, Autour du premier Apostoldado." 

Guillaume Kazerouni, qu'est d'abord qu'au apostolado?
Il s'agit d'une suite de toiles séparées, montrant le Christ et ses disciples, cadrés généralement à mi-corps. Le mot est espagnol. Les premiers exemples connus remontent au Greco, qui en a fait trois exemplaires dans les premières années du XVIIe siècle. L'un d'eux reste en place dans la sacristie de la cathédrale de Tolède. Le genre n'a pas de règles fixes. Il comporte entre douze et quatorze tableaux, un Saint Paul pouvant apparaître, alors que Judas en reste bien sûr exclus. Chaque saint se voit désigné par l'instrument de son supplice. Mais il y a des ambiguïtés. La hache vaut pour Matthieu et Matthias... 

Il y a peu d'années que les toiles que vous montrez sont considérées comme du peintre ibérique Jusepe de Ribera (1591-1652).
En effet. L'historien Roberto Longhi avait créé en 1943 un "Maître du Jugement de Salomon". Il était parti d'une composition religieuse de la Galerie Borghèse à Rome, autour de laquelle il avait regroupé un certain nombre de toiles caravagesques. Que cet ensemble soit de la même main ne faisait pas de doute. Mais à qui appartenait-elle? A un Italien? A un Français? Mystère. Il a fallu l'intuition de Gianni Papi pour arriver au nom de Ribera. Une hypothèse aujourd'hui largement admise. Notez que deux tableaux donnés au "Maître du Jugement de Salomon" sont signés Ribera, mais les experts avaient longtemps cru à une inscription fallacieuse. 

On connaît de Ribera des chefs-d'oeuvre comme le "Pied-bot" du Louvre. Quand se situeraient ces tableaux réattribués?
Tout au début. Ribera émigre à douze-treize ans en Italie. Ce premier apostolado doit avoir été exécuté en plusieurs phases quand il avait quelque chose comme 17 ans. Il s'agit d'un artiste se cherchant et encore capable de maladresses. L'adolescent est alors installé à Rome. Il gagnera ensuite Naples, où la compétition entre peintres restait moins dure. 

Comment les tableaux que vous montrez sont-ils réapparus?
D'une manière très rapide ces derniers temps, même si le "Saint Thomas" de Budapest est connu depuis longtemps. Nous avons acheté un tableau sur le marché parisien. Le Louvre en a acquis un autre à Drouot. Un troisième vient d'entrer dans une collection privée parisienne. Un quatrième a enfin été identifié dans une église bretonne. Parmi les oeuvres que nous montrons à Rennes, l'une constitue une trouvaille toute récente. Michel Laclotte vient d'identifier un apôtre d'une autre série dans les réserves du Musée Ingres de Montauban. 

Pourquoi acheter 300.000 euros, en faisant de plus appel à une souscription publique, un tableau de Ribera pour Rennes?
Notre grande force est le XVIIe siècle avec des tableaux se trouvant depuis longtemps dans les collections, et dont le plus célèbre reste "Le nouveau né" de Georges de La Tour. C'est aussi le moment où les plus célèbres artistes parisiens décorent le Parlement de Rennes. Il nous manquait une toile espagnole, ou italo-espagnole importante pour faire comprendre cette période. Nos efforts porteront dorénavant, pour la peinture ancienne, sur le XVIIIe siècle, assez mal représentée. 

L'exposition-dossier actuelle voyagera-t-elle?
Oui. Nous la coproduisons avec Strasbourg, qui nous a confié le magnifique "Saint Pierre et saint Paul". Elle ira dans son Musée des Beaux-arts du 28 février au 31 mai.

Pratique 

"Ribera à Rome, autour du premier Apostolado"; Musée des beaux-arts de Rennes, 20, quai Emile-Zola, jusqu'au 8 février. Tél, 00332 23 62 17 45, site www.mbar.org Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 12hh et de 14h à 18h, le mardi de 10 à 18h. L'exposition ira ensuite à Strasbourg. Photo (DR): Guillaume Kazerouni devant le "Saint Jude Thaddée".

Ce texte accomopagne celui sur la restauration de la cathédrale de Rennes, situé juste en dessous.

prochiane chronique le dimanche 11 janvier. Une photographe américaine joue les voyeuses à Paris avec "Vis-à-vis".

 

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