Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Rembrandt superstar à Londres

C'était en 2006. L'Europe célébrait le tricentenaire de la naissance de Rembrandt. Le monde de la peinture se déchirait alors à propos de l’œuvre. Le "Rembrandt Project", chargé de son catalogage, n'arrêtait pas de le faire fondre. Faux. Travail d'élève. Attribution douteuse. Notez que les travaux de ce comité de sages n'étaient pas inutiles. Ils faisaient sortit de l'ombre des disciples comme Art van Gelder, Willem Drost ou Ferdinand Bol. L'ennui, c'était que certaines de leurs toiles semblaient du coup plus belles que certains Rembrandt laissés au maître... L'exposition Amsterdam-Londres de 2006 comportait des panneaux de jeunesse décevants. 

Huit ans plus tard, tout semble oublié, comme après certaines querelles familiales. La National Gallery de Londres propose "Rembrandt, The Late Works" dans une ambiance sereine. Rien que de l'indiscutable. Les gens du "Rembrandt Project" ont rendu leur tablier avant la fin de leur travail, étranglés par l'arrêt des financements. Certains chefs-d’œuvre sont présentés depuis comme s'il n'y avait jamais eu doute, voire déni. On pense au "Cavalier polonais" de la Frick Collection de New York, même si le portrait équestre montré à Londres, celui de Frederik Rihel (vers 1663), est dit "unique en son genre" par le catalogue anglais (1).

Le temps de la maturité 

Il s'agit donc ici de montrer cette fois l’œuvre tardif du peintre, mort à 63 ans en 1669. Autant dire qu'il ne s'agit pas de vieillesse, mais de maturité. Le point de départ de cette série non seulement de toiles, mais de gravures et de dessins, est en effet 1650. En fin de quarantaine, un homme donne souvent le meilleur de lui-même. C'est le cas de Rembrandt, qui trouve alors son style, aux empâtements presque violents, son coloris, raréfié, et son approfondissement psychologique. Ses effigies des années 30 et 40 apparaissent bien plates, si on les confronte aux extraordinaires autoportraits qu'il multiplie avec une passion douloureusement interrogative. Qui suis-je? 

La légende romantique veut que cette nouvelle manière ait terrifié ses contemporains, qui auraient rejeté l'artiste dès la présentation de "La Ronde de nuit" en 1642. On sait aujourd'hui que c'est faux. Le Néerlandais a eu des nombreux élèves jusqu'à la fin, à qui il apprenait à faire comme lui. Il obtenait encore de belles commandes. Il ne s'agissait en revanche pas d'un bon gestionnaire, d'où sa faillite. Mais ses créations ultimes n'ont jamais perdu leur public. Je rappellerai juste qu'un des plus beaux autoportraits tardifs a été acheté par Louis XIV dès 1672, trois ans après le décès du peintre et montré plus tard à Versailles.

Multiples autoportraits 

Cet autoportrait du Louvre, qui a déjà voyagé, n'est pas venu à Londres. L'exposition n'en commence pas moins par une série du genre avec des créations prodigieuses arrivées de Washington, Amsterdam, La Haye et bien sûr Londres, où il y en a un à la National Gallery et un autre à Kenwood House, dans un maison de campagne peu accessible. La présentation n'est pas chronologique, mais thématique. Un choix quelque peu artificiel. Comment distinguer, je vous le demande, la "lumière" de la "technique expérimentale"? 

Dans ces conditions, le visiteur vient surtout pour voir. Et il y a là des pièces qui ne se découvrent normalement que sur place, tant il s'agit d'icônes. C'est le cas pour "La fiancée juive" d'Amsterdam (au sujet en réalité mystérieux), "La bénédiction des fils de Joseph" de Cassel, la "Junon" de la Collection Armand Hammer de Los Angeles et surtout de "La Conspiration des Bataves sous la direction de Claudius Civilis", seul morceau survivant d'une énorme composition disparue. Monumental en lui-même, d'une facture brutale, ce fragment ne quitte en principe jamais Stockholm, où il a atterri au XVIIIe siècle.

Une exposition contemplative 

Cette époustouflante réunion (il y a aussi la "Bethsabée", récemment restaurée, du Louvre) fait passer sur les incohérences. Pourquoi une "Lucrèce" dans une salle et un tableau sur le même sujet dans une autre? On a du coup envie de poser le livret, de mettre les écouteurs dans sa poche et de sortir les yeux de ladite poche. Le temps peut alors s'arrêter. L'exposition devient du genre contemplatif, d'autant plus que les Rembrtandt rayonnent sur des fonds sombres. Le visiteur en ressort légèrement sonné. Mais oui, il a passé plusieurs heures dans ces espaces souterrains dont l'accès n'est pas si difficile que ça! A la National Gallery, nous ne sommes pas à Paris. Les flux se révèlent très bien réglés. 

(1) Pour certains ce tableau, plus séduisant que le Frederik Rihel, serait en fait dû à Willem Drost (1633-1659), qui apparaît toujours davantage comme un artiste majeur.

Pratique

"Rembrandt, The Late Works", National Gallery, Trafalgar Square, Londres, jusqu'au 18 janvier, Tél. 004020 77 47 28 85, site www.nationalgallery.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h. L'exposition sera ensuite, du 12 février au 17 mai, au Rijksmuseum d'Amsterdam. Photo (National Gallery): fragment de l'autoportait conservé à Washington.

L'article va avec celui sur le livre de Sylvie Matton sur le voleur de Rembrandt, situé immédiatement plus bas.

Prochaine chronique le mercredi 26 novembre. Lausanne montre la création vaudoise actuelle. 

 

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