Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Paris propose l'Allemand Markus Lüpertz

En 2013, un galeriste allemand, Michael Werner, jouait au Père Noël pour le Musée d'art moderne de la Ville de Paris. Il offrait à l'institution, logée dans l'un des palais construits pour l'exposition internationale de 1937, 127 œuvres. Pas forcément germaniques, du reste. Il y avait notamment là des tableaux de Jean Fautrier et des sculptures d'André Derain. 

Dans cette donation fastueuse pour une entité régulièrement oubliée par les mécènes au profit de Beaubourg, figuraient ainsi 32 Markus Lüpertz. Aujourd'hui largement septuagénaire (il est né en 1941), l'homme a du coup droit cette année à sa grande rétrospective, réalisée par Julia Garimorth, dans ces murs. L'institution municipale, dirigée depuis 2001 par Fabrice Herrgott, se montre plus audacieuse dans ses choix que le Centre Pompidou. Entre Jeff Koons et Le Corbusier, on ne peut pas dire que le musée phare de la capitale ait ébloui par l'originalité des choix ce printemps...

Parcours à l'envers

Fabrice Herrgott (Dieu tout puissant, il fallait le faire...) se permet une originalité supplémentaire. Alors que Lüpertz reste peu connu en France, il fait parcourir sa rétrospective à l'envers. Dessert-hors d’œuvre. Cela signifie, en clair, que le visiteur part des œuvres des années 2010-2015 pour aboutir aux productions des années 60. Un gros effort se voit requis de sa part. Né dans l'actuelle République tchèque, l'artiste n'a pas suivi de parcours rectiligne. Il a connu de nombreuses périodes, marquées par l'exploration d'un thème, avec variantes. Autant dire qu'il se ressemble peu, selon les décennies. Ce n'est pas comme son contemporain Georg Baselitz, que le public reconnaît du premier coup d’œil, ne serait-ce que grâce à ses figures, peintes la tête en bas. 

Pour le moment, Lüpertz semble revenu à une figuration très germanique, mâtinée de réminiscences antiques sous ciel d'orage. C'est la descendance d'un certain Max Ernst, s'inspirant lui-même du Bâlois Arnold Böcklin. Mais il n'y a pas que du référentiel chez ce créateur, qui a toujours frappé ses concitoyens par ses allures de dandy égaré au XXe (et maintenait XXIe) siècle. Le visiteur croisera de l'abstraction et de la figuration libre. Avec peu de choses outrancières. Grandes, les toiles de Lüpertz n'apparaissent pas surdimensionnées. Rien n'y est fait pour choquer le bourgeois. On pourrait parler d'une forme de classicisme égarée dans le monde de ceux qu'on appelait, dans les lointaines années 1960, «Die jungen Wilden». Les jeunes sauvages...

Thèmes classiques

Du coup Lüpetz peut revisiter les genres les plus convenus, de la peinture de guerre au nu. Un thème aussi traditionnel que «Le jugement de Paris» ne lui fait pas peur. Il ira jusqu'à en respecter les conventions. Un tableau de Lüpertz reste une chose intellectuellement accessible au spectateur. Il ne comporte pas les ambiguïtés de la création d'un Neo Rauch, ce figuratif qui suggère tout et son contraire, mêlant improbablement histoire allemande et surréalisme. La chose ne signifie pas que Lüpertz élude le passé. Celui-ci restait trop prégnant dans sa génération. Avec le casque allemand, l'homme a ainsi pu utiliser un symbole, ô combien chargé, entre 1969 et 1977. 

L'actuelle exposition n'offre rien de franchement plombé. Elle ne respire pas la joie de vivre, certes. Mais rien à voir avec la rétrospective Kiefer proposée l'an dernier par la Royal Academy de Londres, dont le public ressortait le moral dans les chaussettes. Bien réelle, la noirceur de Lüpertz tient aux thèmes. Il y a là de sinistres exécutions. Elle provient aussi des coloris, sombres ou tristes en dépit de roses éclatants. Que voulez-vous? Depuis les années 1970, l'art allemand suinte le malaise de vivre dans une société prospère, amnésique et privée d'idéal. L'exception la plus évidente en serait Gerhard Richter, du moins quand il ne se penche pas sur la fin de la «bande à Baader».

Destins divers 

Il serait intéressant de voir pourquoi Richter constitue aujourd'hui l'un de artistes vivants les plus chers du monde, alors que Markus Lüpertz demeure réservé aux musées et aux collectionneurs de série B. Ou alors aux amateurs distingués, car son prestige apparaît grand dans son pays. L'écho s'est en effet révélé bien inégal pour les «jeunes sauvages» des années 1980, presque tous actifs en 2015 à l'exception de Sigmar Polke ou de Jörg Immendorf, décédés. Baselitz reste une star, même si sa production a qualitativement baissé. Günther Förg demeure réservé à une élite. A. R. Penck semble un peu oublié. Aucune logique à cela. Mais l'une des grandes forces du marché de l'art n'est-elle pas de rester incompréhensible, en dépit de toutes les manipulations qu'il subit?

Pratique

«Markus Lüpertz», Musée d'art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, Paris, jusqu'au 19 juillet. Tél. 00331 33 67 40 00, site www.mam.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Photo (Musée d'art moderne): L'une des scènes d'exécution peintes par Markus Lüpertz.

Prochaine chronique le jeudi 25 juin. Paris toujours. Derniers jours pour voir l'accrochage de luxe sur l'avènement de la peinture moderne à la Fondation Vuitton.

 

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