Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Paris montre Pérugin et ses madones

C'était il y a juste dix ans. En été 2004, six expositions présentées non seulement à Pérouse, mais à Deruta, Corciano et Città delle Pieve (ville d'origine du peintre) célébraient la gloire de Pietro Vannucci, dit "il Perugino". Né vers 1445, mort en 1523, ce dernier se retrouvait dans son environnement naturel. Pérouse, sur sa colline, n'a pas tellement changé en cinq siècles. Le palais gothique choisi pour la rétrospective principale abrite l'un de plus beaux cycles de fresques de l'artiste, celui du "Cambio", exécuté entre 1495 et 1500. Il y avait enfin la lumière du ciel. On parle volontiers, à son propos, de "douceur ombrienne". 

Rien de tel à Paris. Pâtisserie 1880, le Musée Jacquemart-André n'en abrite pas moins une superbe collection de primitifs italiens: Uccello, Mantegna, Crivelli... Relevant de l'Institut de France, la maison reste l'unique lieu parisien exclusivement voué à l'art ancien avec le Louvre. Une exposition Pérugin n'y offre donc rien d'insolite. Il a juste fallu tenir compte d'un facteur, la place disponible. Les chambres de bonne transformées, à l'étage, ne se prêtent guère à l'étalage de grandes toiles et encore moins de retables. L'ensemble réuni se limite du coup aux portraits, aux prédelles (petites peintures placées sous le panneau principal) et aux madones destinées aux particuliers.

Un véritable chef d'entreprise 

Mais qui est le Pérugin? Un provincial. Il a débuté sous la direction d'un artiste modeste, dont deux œuvres se voient proposées au Musée Jacquemart-André. Bartolomeo Caporali (vers 1420-vers 1505) ne pouvait lui fournir que des rudiments. Le reste, le jeune Vannucci est donc allé l'apprendre à Florence, qui constitue alors "the place to be". Il fait partie de l'atelier d'Andrea Verrocchio, à la fois peintre et sculpteur. Il y a pour condisciples Lorenzo di Credi ou Leonardo da Vinci. Mais le jeune homme découvre aussi Piero della Francesca et les œuvres flamandes, que les Toscans commandent alors en masse à Bruges. 

Comme tout art, celui du Pérugin formera donc un "mix". La composition et la lumière regarderont du côté de Piero, en simplifié. Le côté sculptural de Verrocchio ira diminuant, au point de donner une impression de mollesse après 1510. Réalistes, les portraits s'inspireront des solutions trouvées au-delà des Alpes par Hans Memling. De son maître florentin, le jeune artiste gardera aussi la notion de grand atelier. La production du Pérugin, raffinée au départ, prendra du coup un côté artisanal, puis industriel à la fin. Vannucci n'aura-t-il pas un atelier rempli de disciples à Pérouse et un autre, tout aussi achalandé, à Florence?

Parcours thématique

Comprenant une cinquantaine de pièces, avec des panneaux dus à Botticelli, Pinturicchio ou Raphaël mis en regard, l'exposition montée par Vittoria Garibaldi se concentre sur les années non pas les plus prolifiques, mais les plus fécondes. Autant dire que rien ne date d'après 1510, quand Michel-Ange, désagréable comme d'habitude, traitera son aîné de "balourd". Le parcours se veut thématique. Il y a une salle entière de madones, une autre d'effigies masculines et une troisième de mythologies (avec le merveilleux "Apollon et Daphnis" du Louvre). Certaines retrouvailles ont été organisées. Un panneau conservé à Liverpool rencontre ainsi son jumeau, venu de Polesden Lacey, sur des murs parisiens un peu trop décorés de moulures et de velours. 

L'impression générale apparaît donc très flatteuse. Il manque le peintre monumental, qui brille à la Chapelle Sixtine (Pérugin y exécuté notamment sur les murs latéraux une célèbre "Remise des clefs par le Christ à saint Pierre"). Certains musées français ont gardé les sommets qu'ils possèdent du Pérugin (notamment Caen et Lyon). Mais c'est comme ça! L'exposition idéale n'existe que dans les têtes. Et Pérouse, tout comme Florence se sont montrées ici très généreuses.

Le maître de Raphaël? 

Un dernier point. Le sous-titre dit de Pérugin, "le maître de Raphaël". La question demeure débattue. Giorgio Vasari, qui publia son monumental ouvrage sur les artistes italiens en 1550 (alors que n'existait pas la photo, et a fortiori l'ordinateur), affirmait déjà cette filiation haut et fort. Il existe des points de rencontre évidents entre le débutant arrivé d'Urbino (Raffaello Sanzio) vers 1495 et son prédécesseur, alors au faîte de la gloire. Certains rejettent pourtant cette idée. Pas de preuves! Il y a toujours des contestataires et des incrédules.

Pratique

"Pérugin, Le maître de Raphaël", Musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, Paris, jusqu'au 19 janvier 2015. Tél. 00331 45 62 11 59, site www.musee-jacquemart-andre.com Ouvert tous les jours de 10h à 18h. Photo (DR): Une des premières madones du Pérugin, alors qu'il se trouvait encore sous l'influence d'Andrea Verrocchio.

Prochaine chronique le dimanche 28 septembre. Des livres!

 

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