Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/ Padoue relance Vittorio Corcos

En 2006, Laure Adler signait un beau succès de librairie avec "Les femmes qui lisent sont dangereuses", que publiait Flammarion. Cette adaptation largement retravaillée d'un ouvrage allemand de Stefan Bollmann valait aussi pour son abondante illustration. La couverture montrait ainsi une jeune femme vête du jaune. Assise sur un blanc, elle poussait l'audace jusqu'à regarder frontalement le spectateur. Son chapeau était posé à côté d'une pile de livres. En plus, cette effrontée croisait les jambes. Une position inadmissible lorsque le tableau fut peint en 1896. 

Cette icône 1900 a fait sortir de l'ombre Vittorio Matteo Corcos (1859-1933), un inconnu de ce côté des Alpes, même s'il travailla à Paris entre 1880 et 1886. L'artiste fait aujourd'hui l'objet d'une rétrospective au Palazzo Zabarella de Padoue. Une bonne partie de son œuvre est là, même si les dernières années demeurent peu représentées. Corcos faisait alors figure de vieille lune. Son académisme gênait presque, vingt ans après les futuristes. C'est pourtant lui qui se vit choisi, en 1931, pour donner le portrait officiel de Marie-José de Belgique, appelée à devenir reine d'Italie. Elle le restera un mois à peine, en 1946. C'est la reine Marie-José qu Genève a connue en exil.

Un contrat juteux à Paris 

Corcos est né à Livourne, ville à la puissante communauté juive, comme Ferrare. Modigliani y verra le jour en 1884. Il se découvre assez vite une vocation artistique, en un temps où la peinture reste avant tout un métier. Il fait ses classes en Italie, puis en France, sous la direction de l'illustre Léon Bonnat. Le débutant a la chance de signer un contrat avec la maison Goupil. C'est la multinationale où il faut alors entrer. Cet ancêtre de Gagosian possède des succursales internationales vendant à la fois des originaux et des reproductions de luxe. On se souvient qu'un certain Théo van Gogh y est employé à l'époque. 

Le succès se montre rapide. Corcos travaille de manière très serrée, avec un réalisme presque photographique. Il sait mettre en valeur ses modèles. Des dames du monde avant tout. Le visage, très net, se dégage sur un fond vaporeux, aux couleurs pastel. Il n'y a pas chez lui les audaces de son contemporain Giovanni Boldini (1842-1931), qui se permet d'épais coups de pinceaux parfois longs de trente centimètres. Corcos donne davantage dans le sérieux que dans le chic. Il lui arrive pourtant de peindre des femmes à la réputation un brin sulfureuse. Citons Lina Cavallieri, cantatrice et actrice. Ou Isadora Ducan, dont la vie privée tumultueuse passionnait autant les foules que les danses à la manière de Jaques-Dalcroze.

La continuité des songeuses 

Ce beau monde se retrouve aux murs du palais, au décor essentiellement néo-classique, en dépit d'une base médiévale. Le public, très nombreux, peut ainsi découvrir la création de celui qui se révèle autant un créateur d'images qu'un peintre. Ce sont les scènes de genre qui tiennent la vedette, avec les portraits de fantaisie posés par des modèles plus gâtés par la nature que les riches clientes. Ces derniers se reconnaissent aux regards provocateurs, aux lèvres humides et aux décolletés plongeants presque jusqu'à l'infini. Il s'agissait, comme on disait alors, de "tableaux pour amateurs". Reste encore à savoir pour amateurs de quoi... 

La vedette de cette rétrospective, qui va finalement à contre-courant des options actuelles, reste évidemment "Sogni", qui se trouvait sur la première page de l'album de Laure Adler. Rome a prêté ce tableau. Il rejoint "Les institutrices aux Champs-Elysées" et la composition plus tardive où une jeune femme nous regarde entourée par deux jeunes gens au bord de la mer. L'observateur aura noté que la protagoniste a quitté un instant pour rêvasser les trois mêmes livres jaunes que la belle blonde de "Sogni". Un joli signe de continuité dans l'audace tranquille, cachée sous le masque de l'académisme mondain.

Pratique

"Corcos, Sogni della Belle Epoque", palazzo Zabarella, 2, via Zabarella, Padoue, jusqu'au 14 décembre. Tél. 0039 049 875 29 53, site www.zabarella.it Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 19h. Photo (Palazzo Zabarella): "A Castiglioncello", 1912. La songeuse, les garçons et les livres abandonnés un instant.

Prochaine chronique le lundi 20 octobre. Des livres, avec en tête "Charlotte", une biographie romancée de la femme peintre Charlotte Salomon. Un ouvrage qui caracole parmi les best-sellers de la rentrée.

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