Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Ornans relit "L'origine du monde"

Je vous en avais déjà parlé de la chose. Je n'avais pas encore vu l'exposition. Maintenant, c'est fait. Le voyage en vaut la peine. Il vous reste quelques jours pour découvrir à Ornans "Cet obscur objet de désirs", dont le titre paraphrase le titre d'un film de Luis Buñuel. Le Musée Courbet, qui accueille ainsi "L'origine du monde", a fait les choses en grand. L’œuvre sulfureuse du maître se voit entourée d'un dossier. Celui-ci ne se limite pas à la toile, dont la Poste française a refusé en début d'année l'édition sous forme de timbre poste. Il part de l'Antiquité et débouche de nos jours. Pour évoquer une origine, il convient de remonter aussi loin que possible. Il s'agit également de voir où nous en sommes aujourd'hui. 

Tout a commencé par une conversation informelle entre Frédérique Thomas-Maurin, la directrice de ce musée départemental du Doubs, et Guy Gogeval, le tempétueux directeur du Musée d'Orsay. Ne serait-il pas bon que le tableau le plus célèbre de Gustave Courbet, un homme né dans la petite ville franc-comtoise en 1819, n'y aille pas en visite quelques mois? Cogeval n'a pas dit non. Il fallait cependant charpenter le projet. Que dis-je? Le bétonner. Le sexe féminin ouvert est ainsi devenu le sujet d'une analyse historique globale.

La coquille allusive d'Odilon Redon 

Et pourquoi donc? En réalisant cette petite toile pour Khalil Bey (1831-1879), l'homme qui possédait par ailleurs "Le bain turc" d'Ingres, Courbet avait beau oser une femme se résumant à ses hanches et sa pilosité. Il y avait eu d'autres audacieux avant lui. Après sa mort en 1877, le tableau, bien que clandestin, a fait école. Il suffit de penser à Rodin. Notez qu'ici les organisateurs sont allés loin dans l'allusion. L'innocente "Coquille", tracée au pastel par Odilon Redon en 1912, peut se lire comme un sexe offert, si on la rapproche sur une cimaise de "L'origine". On sait qu'en toute chose, le contexte fait beaucoup. 

Je ne vais pas ici refaire toute l'histoire de "L'origine", qui conserve sa part de mystère (1). L'exposition le fait par ailleurs très bien. Le tableau a notamment appartenu à un noble hongrois. C'est ainsi qu'il s'est vu reproduit dans une publication des années 1920. C'est à partir de là que René Magritte (si c'est bien lui) en a fait une copie, montrée à Ornans. L'original est ainsi resté médiatisé jusqu'à la mort de Sylvia Bataille (l'actrice de "La partie de campagne" de Jean Renoir en 1936). Elle la tenait de son défunt mari, le psychanalyste Jacques Lacan. Ses héritiers l'ont proposée en 1995 au Musée d'Orsay, qui a sauté sur l'occasion.

Derrière un rideau vert 

L’œuvre était cependant connue dès le XIXe siècle. Le caricaturiste montrant Courbet avec ses tableaux les plus connus, dont l'un se retrouvait masqué par une feuille de vigne, en avait sans doute connaissance. Maxime du Camp, l'ami de Flaubert, décrit précisément "L'origine", montrée à quelques élus derrière un rideau vert. André Masson, beau-frère de Lacan, avait imaginé un autre cache pour dissimuler le sujet aux regards. Tout cela est se voit raconté au rez-chaussée du musée, luxueusement remis à neuf (pour 9,2 millions d'euros) et agrandi entre 2008 et 2011. 

Mais il y a le reste. Mais il y a la suite. Avec d'habiles voisinages, le Musée Courbet peut faire cohabiter Louise Bourgeois et Marcel Duchamp, Vik Muniz et Helmut Newton, le graveur du XIXe siècle japonais Utagawa Kuniyoshi et l'architecte utopiste du XVIIIe siècle Jean-Jacques Lequeu. Nous restons ici dans le "sexuellement explicite", comme diraient nos amis américains. L'exposition peut alors passer à l'implicite. Les cavernes peintes près d'Ornans par Courbet, dans les gorges de la Loue, ne constituent-elles pas des sexes cachés? Possible. Mais qui y penserait sans "L'origine du monde"? La "Nymphe" peinte par l'Allemand Lucas Cranach en 1537 convainc davantage. La grotte se situe juste au dessus de son vagin.

Un achat prestigieux (et coûteux)

Voilà. L'exposition a connu un beau succès. En témoignent les barrière métalliques devant l'entrée. Même découvertes un lundi matin, les salles étaient pleines. Un joli succès supplémentaire pour Frédérique Thomas-Maurin, même si l'on peut estimer la muséographie des salles permanentes lourde et abusive. L'an dernier, la directrice était en effet parvenue à faire entrer dans les collections un vaste paysage de Courbet, pour une fois pas trop gâté par le bitume. Acquis auprès d'un amateur japonais, "Le Chêne de Flagey" avait coûté la bagatelle de quatre millions d'euros, en partie réunis par souscription publique... 

(1) L'affaire du visage coupé par la suite au tableau, et retrouvé par un collectionneur, une histoire lancée par "Paris Match" en févier 2013, a fait long feu.

Pratique

"Cet obscur objet de désirs", Musée Courbet, 1, place Robert-Fernier, Ornans (Doubs), jusqu'au 1er septembre. Tél. 00333, 81 86 22 88, site www.musee-courbet.fr Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 10h à 18h. attention! L'horaire change le 1er octobre. Photo (AFP): L'arrivée de "L'origine du monde" en juin à Ornans.

Ce texte, vu les délais, remplace celui prévu sur le Museo Novecento de Florence. Je l'ai repoussé à plus tard. Demain mercredi 27 août, l'exposition Carpeaux du Musée d'Orsay. A voir!

 

 

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