Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Nancy réhabilite Emile Friant. Est-ce "le dernier naturaliste"?

Crédits: Musée des beaux-Arts, Nancy

C'est ce qu'on appelle une gloire locale. Il faut aller au Musée des beaux-arts de Nancy pour découvrir Emile Friant (1863-1932). Depuis sa réouverture en 1995, après une rénovation ayant doublé les espaces d'exposition, l'institution montre face à face ses deux toiles phares. On ne peut pas dire que les sujets en soient bien gais. Il y a d'un côté «La Toussaint» de 1888 et de l'autre «La douleur» de 1898. Dans le premier cas, un famille vient fêter ses morts. On la voit passer devant les grilles du cimetière, où se tient une mendiante aveugle. Dans le second, une femme âgée – la mère ou la veuve sans doute – veut se jeter dans la fosse ouverte où les croque-morts viennent de descendre le cercueil. Je précise tout de même que deux amies drapées de noir la retiennent. 

C'est donc logiquement Nancy qui propose aujourd'hui l'hommage à l'enfant du pays lorrain. Un enfant dont Orsay a acquis il y a quelques années une des toiles les plus émouvantes, «Ombres portées» de 1891. Un jeune homme y tient anxieusement la main d'une jeune femme baissant les yeux par modestie. Leurs deux silhouettes, créés par une lumière un peu forte, les rapprochent davantage sur le mur blanc. Le tableau, d'innombrables fois reproduits sur le Net, a dû servir de couverture à un certain nombre de romans réalistes du XIXe siècle. D'où la question que pose le sous-titre de l'exposition nancéienne, montée par Michèle Leinen, Valérie Thomas et Charles Villeneuve de Janti, «Emile Friant le dernier naturaliste?»

Une carrière très rapide

Friant est né en 1863. Après 1870, il quitte avec ses parents la partie lorraine annexée par les Allemands. L'adolescent se forme très vite. A 15 ans, il expose déjà dans des Salons. Il en a 25 quand la Ville de Nancy lui achète «Les Amoureux», qui a aussi accompli une fulgurante carrière sur la Toile ces dernières années. Oubliés alors, les échecs au prix de Rome! A 26 ans, il a la Légion d'Honneur. Suivront tous les hommages, dont une Médaille d'Or à l'exposition universelle de Paris 1900. L'année précédente, une première biographie avait paru sur lui. Rien à voir avec les efforts laborieux des impressionnistes pour se faire connaître de quelques amateurs éclairés...

L'avantage de l'exposition actuelle est d'aller au-delà de ces icônes de l'art dit «académique» de la fin du XIXe siècle. Et cela même s'il semble que la messe soit dite ensuite pour l'artiste. Moins de toiles spectaculaires, du genre gravées dans les mémoires. La dernière en date reste sans doute «La peine capitale» (ou «L'expiation») de 1908 (1). Guidé par un prêtre, un condamné y découvre avec horreur la guillotine. Et, comme si les choses n'allaient déjà pas assez mal comme ça, il neige. Cette peinture étonnante n'est hélas pas venue de l'Ontario, où un musée la conserve, comme elle l'avait fait à Orsay pour «Crime et châtiment» en 2010. Une photo grandeur nature la remplace. Ce n'est pas la même chose, même en notre époque de substituts virtuels.

Gravure et peinture décorative 

Qu'a donc fait Friant après 1900? Eh bien il a continué à peindre, comme si le fauvisme, le cubisme et même le surréalisme n'avaient jamais existé. Beaucoup de portraits, dont certains très (et parfois même trop) mondains. Il a surtout gravé. Le mérite de la manifestation est de nous faire découvrir ce pan inconnu d'une carrière poursuivie en marge des modes. Sans peur de se voir considéré au mieux comme un attardé et au pire comme réactionnaire. Il y a aussi eu la peinture décorative. La IIIe République en commandait beaucoup, sans souci d'innovation. L'exposition peut montrer deux grands panneaux décoratifs agrestes, depuis longtemps remisés par une instance officielle. Il est permis de regretter que le grand plafond exécuté par la Préfecture de Meurthe-et-Moselle ne soit pas montré. Déposé en 1940, il est roulé... dans les caves du Musée des beaux-arts de Nancy. 

Et comment tient au fait l'exposition, qui présente en outre de nombreux dessins et un certain nombre d'autoportraits exécutés tout au long de la vie de Friant? Mais bien! Ouvert en 1986, le Musée d'Orsay a changé notre goût, en donnant tout simplement à voir (et restaurées si possible) les grandes tartines de maîtres conspués depuis trois générations. La vision de la seconde moitié du XIXe et des débuts du XXe siècle s'est retrouvée élargie. L'impressionnisme, qui a donné des résultats pour le moins inégaux, n'était pas le seule voie possible. Il y avait une place pour nombre de créateurs ayant fait ces dernières années l'objet de réhabilitations, de Jean-Paul Laurens à Ernest Meissonier en passant par Luc-Olivier Merson, Carolus-Duran ou Alexandre Cabanel. Friant aura dû patienter, même si certaines de ses toiles étaient devenues des sortes d'icônes. Et il y a encore du beau monde dans la salle d'attente. Il faudra bien une fois se pencher sur Léon Bonnat, Henri Léopold Lévy ou Léon Comerre. 

S'il fallait tout de même faire une critique à l'actuelle exposition Friant, ce serait sa scénographie, qui tente de faire époque, et sa dispersion au sein du musée. Il est facile de tomber dans le bric-à-brac, surtout quand on en fait trop. Je me demande si, vu le paroxysme des sujets (j'oubliais «L'orpheline» de 1901 ou «Les buveurs» de 1884), la plus grande retenue décorative n'aurait pas dû rester de mise. 

(1) Il y avait déjà eu «Le repas du condamné».

Pratique 

«Emile Friant, Le dernier naturaliste», Musée des beaux-arts, 3, place Stanislas, jusqu'au 27 février. Tél. 00333 83 85 30 72, www.mban.nancy.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

Photo (Musée des beaux-arts, Nancy): "Les amoureux" de 1888, achetés immédiatement par Nancy, alors que Friant avait 25 ans.

Prochaine chronique le dimanche 8 janvier. La Fondation Gianadda montre une nouvelle fois Marcel Imsand. Retour sur un photographe un peu oublié.

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."