Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE / Moulins réhabilite Rochegrosse

Lorsqu'il est mort dans l'Algérie française de 1938, Georges Rochegrosse avait déjà disparu des mémoires. Plus personne ne voulait se souvenir de ses tumultueuses apparitions aux Salons parisiens d'avant 1914. Né en 1859, l'artiste s'y faisait remarquer par des toiles historiques aussi gigantesques que sanguinolentes. Aujourd'hui apparemment détruit, "La fin de Babylone" mesurait neuf mètres de large sur sept de haut. Soixante-trois mètres carrés. La taille d'un appartement actuel.

Rochegrosse a peu à peu refait surface. Il y a quelques années, une grande marchande parisienne s'étonnait elle-même d'en proposer une œuvre. Celle-ci a pourtant immédiatement trouvé preneur. Le Louvre montrait ensuite la réplique miniaturisée (tout est relatif!) de "La fin de Babylone" dans son exposition dédiée à la cité antique. Orsay sortait enfin des caves "Le Chevalier aux fleurs", inspiré par Richard Wagner. Le tableau ravissait les jeunes amateurs, qui ont repris grâce à l'art contemporain le goût des "grandes tartines".

Des fleuves de sang

Rochegrosse revient aujourd'hui en grâce. Le Musée Anne-de-Beaujeu de Moulins, en Auvergne, dédie une rétrospective au maître. Le peintre était le beau-fils de Théodore de Banville, poète dont la cité s'enorgueillit. Déclarée d'"intérêt national", la manifestation bénéficie du soutien de la Ministre de la culture. Laurent Houssais, son commissaire (et auteur du catalogue) a pourtant dû voir modeste. Les salles hautes de l'institution ne peuvent abriter que des Rochegrosse de poche. Rien au dessus de trois ou quatre mètres. La chose vaut au visiteur beaucoup d’œuvres du début, ou illustrant la veine orientaliste. La partie un peu faible.

Au meilleur de sa forme, aidé par une véritable PME, Rochegrosse donne en effet le meilleur de lui-même dans le colossal. Dès son "Andromaque" de 1883, remise en vedette par le musée de Rouen, il propose des compositions "gore". L'esquisse ici présentée de la scène homérique reste encore gentille. Contrairement aux habitudes, la version finale en remet sur les têtes coupées, les pendus mutilés et l'enfant jeté vivant par les Grecs du haut des murs de Troie. Les guerriers de Marathon se dirigent, effet 3D avant la lettre, la lance en avant sur le spectateur. "La mort de la pourpre" montre un homme en costume de 1920 en larmes devant Orphée agonisant sur fond d'usines. Rochegrosse n'a jamais peur du ridicule, ce qui lui évite paradoxalement d'y tomber.

Retrouvaille récente

Remarquable et saluée comme telle par la presse, l'exposition de Laurent Houssais tient aussi de l'appel au peuple. La plupart des immenses réalisation de l'équipe Rochegrosse manquent à l'appel. Elles sont roulées quelque part. Mais où? Et dans quel état? Un diaporama montre les photos, en noir et blanc, des disparues. Notons qu'au moins une d'entre elles a refait surface depuis. Il s'agit de "Du sang, des larmes" de 1920. On l'a retrouvée sous le toit du Musée Alexandre-Dumas de Villers-Cotterêts. Six mètre vingt de large... Le Diable y regarde du Ciel les ruines de la guerre de 14.

Pratique

"Georges-Antoine Rochegrosse, Les fastes de la décadence", Musée Anne-de-Beaujeu, Place du Colonel Landessat, Moulins, jusqu'au 5 janvier 2014. Tél. 00334 70 20 48 47, site www.mab.allier.fr Ouvert du mardi au samedi de 10h à 12h et de 14h à 18h, dimanche de 14h à 18h. Excellent catalogue, disponible en Suisse. Je l'ai vu à Genève au Rameau d'Or. Photo (RMN). "Le chevalier aux fleurs", une variation sur le Parsifal de Wagner prêtée par le Musée d'Orsay.

Moulins, une ville au patrimoine riche et bien entretenu

Coeur du pays au XIVe ou au XVe siècle, le centre de la France se vide. Comme Bourges, Moulins-sur-Allier a retrouvé sa population de 1866. La cité espère bien ne pas rétrécir encore. Elle a adopté une audacieuse (et efficace) politique de restaurations. Son énorme patrimoine construit, qui va des maisons à colombage médiévales à un Art Déco provincial de qualité, a subi d'innombrables réfections récentes. Il existe des aides financières. Reste que bien des bâtiments sont à louer ou à vendre, pour ce qui nous semble une bouchée de pain.

Le touriste a beaucoup à voir à Moulins. La Visitation y a son musée conventuel. Un bel hôtel particulier du XVIIIe siècle abrite l'illustration pour enfants. La Bibliothèque nationale a logé, un peu en dehors du centre, son musée pour le costume de scène. Il vient de recevoir le fonds Rudolf Noureiev. Quant au Musée Anne-de-Beaujeu, rappelant par son nom que Moulins fut la cité des Bourbon avant qu'ils n'accèdent au trône de France, il occupe une partie du château disparu dans l'incendie de 1755. On va en refaire l'aile gothique qui a survécu. Les débris d'une autre ont été rasés afin de créer la Maison Mantin. On la visite avec un guide. Rien n'y a bougé depuis 1904.

Deux étonnants cafés Art nouveau

Mais il n'y a pas que cela dans cette ville dont la cathédrale (en grande partie Napoléon III) abrite l'un des plus insignes chefs-d'oeuvre de la peinture française, le triptyque du Maître de Moulins, peint vers 1504. Jamais prêté à aucune exposition, ce retable se découvre en compagnie du sacristain. Il faut ainsi voir la façade Art Nouveau du Cafe Américain et surtout l'intérieur du Grand Café, ouvert en 1899. Cette merveille, aussi spectaculaire que le Maxim's de Paris, est classée depuis 1978. On y mange très bien pour nettement moins cher qu'à la rue Royale...

Prochaine chronique le samedi 16 novembre. Corinne Desarzens entend "Dévorer les pages". La Nyonnaise raconte ses histoires de lecture.

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