Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE / Milan expose Bernardino Luini en famille

Les banderoles ont beau être de la même taille, sur la façade du Palazzo Reale de Milan. Les dimensions des expositions vantées se révèlent pour le moins variables. Tenez! Il y a quelques semaines, il y avait quatre annonces. Je vous ai parlé du Piero Manzoni, aujourd'hui terminé. C'était une manifestation de taille moyenne, et du coup un peu entassée. Le "Klimt, A l'origine du mythe", qui déplacera les foules jusqu'à sa clôture le 13 juillet, demeure plutôt petit. Il faut dire que le contenu reste aussi mince que le propos. Pour le Van Dyck au mur jusqu'au 21 juin, je mets intentionnellement le mot "mur" au singulier. Il s'agit d'une analyse du seul "Portrait de Venetia Digby"... 

Bombardé en 1943 et laborieusement restauré depuis, le bâtiment apparaît cependant immense. Une quantité prodigieuse de salles peut donc se voir aujourd'hui réservée à "Bernardino Luini e i suoi figli". Préparée par Giovanni Agosti et Jacopo Stoppa, la manifestation tient de la saga familiale. Tout commence en 1481, au moment de la naissance sur les bords du lac Majeur, à deux pas du Tessin, de ce Bernardo de Scapis qui tirera son surnom de la ville proche de Luino. Le parcours se clôt avec la mort du plus doué de ses fils, Aureliano, en 1593. Pas étonnant s'il faut quelque 200 œuvres, venues d'un peu partout, pour raconter cette histoire.

Du Veneto à Rome 

Les débuts s'entourent de brumes. On sait peu de chose sur les débuts de Bernardino. Il se trouve à Milan dès 1500. La capitale lombarde est alors la ville de Léonard de Vinci, bien sûr, mais aussi d'artistes locaux comme Vicenzo Foppa, honoré il y a quelques années à Brescia, ou d'Ambrogio Bergognone. Le jeune Luini passe ensuite quelques années dans un Veneto en pleine mue picturale. Il n'en revient qu'en 1508, et non 1512 comme on le croyait jusqu'ici. De quoi ingurgiter bien des influences, qu'il s'agit de digérer ensuite. De manière cohérente, si possible. Ceci d'autant plus que Luini accomplit en 1521 le pèlerinage de Rome, où vient de mourir Raphaël. 

L'itinéraire dans les salles, aménagé avec l'aide du décorateur Piero Lissoni, se partage donc entre les œuvres de l'artiste et celles de ses contemporains. Il s'agit de montrer ce qui rapproche Luini (et ce qui le différencie) d'un léonardesque orthodoxe comme Giovanni Antonio Boltraffio ou d'un peintre plus anguleux, genre Giovanni Agostino da Lodi. Vu l'espace à disposition, la présentation se veut aérée. Certaines chambres se contentent d'un contenu minimal. Deux ou trois tableaux. Notons que la manifestation a le mérite de révéler Luini dessinateur.

Madones en quantité

Tout cela fait néanmoins beaucoup de peinture religieuse. Quelques polyptyques. Une tripotée de Madones, conçues pour des particuliers. L'homme s'en était fait une spécialité. Elles ont longtemps connu un succès fulgurant. Le XIXe siècle, de Balzac à Ruskin en passant par Stendhal et Proust, adorait cet art un peu doucereux et légèrement mélancolique. Le goût a ensuite changé. Les amateurs et le musées ont préféré un style plus rude. Plus fort. Sur son propre terrain, celui de la dévotion aimable, Luini a été battu par le Vénitien Giovanni Bellini. 

Le Lombard n'en a pas moins exécuté nombre de fresques. Un certain nombre d'entre elles s'est vu détaché depuis le XIXe siècle, notamment en raison de l'urbanisation de Milan. Beaucoup ont fini au musée Brera. Le Palazzo Reale peut ainsi présenter le cycle profane (avec nudités!) de la Villa La Pelucca, qui est toujours debout (sans ses peintures) à Sesto San Giovanni. Un bel ensemble, tout comme les quatorze profils Sforza provenant de la Casa degli Atellani. Leur disposition originale se voit évoquée par une reconstitution architecturale plus évocatrice que réaliste.

Trente promenade allant jusqu'à Lugano 

Bien des peintures murales restent cependant en place. L'exposition "Bernardino Luini e i suoi figli" se prolonge par une trentaine de promenades dans Milan. Elles consuisent jusqu'à Lugano. C'est dans la petite église tessinoise de Santa Maria degli Angeli que Luini a réalisé l'un de ses derniers grands cycles en 1529-1530. Il mourra en 1532, laissant quatre fils très jeunes. L'atelier continuera à tourner, avec des formules répétitives, pendant deux décennies. Mis en vedette dans l'immense Sala dele Cariatidi, restée à l'état de ruines (aménagées, tout de même) depuis 1943, Aureliano abordera ensuite un nouveau genre. Résolument maniériste. Volontiers monumental. Plutôt violent. Mais, comme on dirait dans un film de Godard: "ceci est autre histoire."

Pratique

"Bernardino Luini e i suoi figli", Palazzo Reale, piazza Duomo, Milan, jusqu'au 13 juillet. Tél. 003902 549 14, site www.mostraluini.it Ouvert le lundi de 14h30 à 19h30, du mardi au dimanche de 9h30 à 19h30, les jeudis et samedis jusqu'à 22h30. Photo (Palazzo Reale): L'une des nombreuses Madones de l'exposition. Luini s'en était fait une spécialité.

Prochaine chronique le jeudi 19 juin. A quoi ressemble donc "Art/Basel" cette année?

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