Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE / Louvain exhume Michiel Coxcie. Un exploit!

Il existe des attachées de presse faisant bien leur travail. Nul, à part quelques amateurs éclairés donnant dans la peinture flamande du XVIe siècle, moment considéré comme creux pour l'art belge, ne connaît Michiel Coxcie. Et encore! Les happy few hésitent sur la position du "x" par rapport à celle du "c" dans son nom. Le bon "Dictionnaire de la peinture flamande et hollandaise" lui-même, paru chez Larousse en 1989, accorde quelques petites lignes sans illustration à cet homme, pourtant mort actif à 93 ans en 1592... C'est dire. 

Et pourtant! Depuis l'ouverture de la rétrospective organisée à Louvain (ou Leuven, puisque nous sommes dans un bastion néerlandophone), les gros articles se succèdent. J'ai même vu des portfolios d'images. Il faut dire que le titre tape très fort en parlant d'un "Raphaël flamand". Il y a certes des points de contacts, mais le maître d'Urbin avait disparu depuis une dizaine d'années quand Coxcie arriva à Rome vers 1530. Le Malinois (l'artiste était de Malines) a prénommé un de ses fils Raphaël et copié certaines œuvres. L'exposition peut montrer sa version du "Saint-Jean-Baptiste". Mais quand il est mort, l'année où il signe son dernier retable, Rubens allait prendre son envol.

Entre idéalisme italien et réalisme nordique

Coxcie fait en réalité partie de ces artistes pris le cul entre deux chaises. L'italianité, garante de modernité au XVIe siècle, le séduit. Il part pour y voir ce qui se fait de plus neuf, comme Maerten van Heemsberck, Jan Gossaert ou Frans Floris. Le peintre a cependant derrière lui toute la force de la tradition nordique, faite d'attention à la réalité et aux détails. Coxcie a ainsi copié à Gand le fameux "Agneau mystique" des frères van Eyck, déjà vieux de cent ans. Les visiteurs de l'exposition de Louvain peuvent découvrir, avec des panneaux provenant de trois musées, cette interprétation fidèle. Autant dire que son auteur ne se sent pas prêt à faire le grand saut du côté de son contemporain Titien! 

Le Malinois a donc beau avoir passé des années au Sud des Alpes, où il rencontra l'historien de l'art Giorgio Vasari et peut-être Michel-Ange. Il s'agit d'un homme du Nord, longtemps employé par Philippe II d'Espagne, qui avait hérité les Flandres de son père Charles-Quint. Au service d'un roi et d'une foi catholique menacée par les provinces du Nord, qui deviendront les Pays-Bas, Coxcie est son homme à tout faire à Bruxelles. Mais à tout bien faire. Son rôle ressemble à celui de Lucas Cranach en Saxe. Il réalise des portraits. Des compositions religieuses. Mais aussi des modèles pour la gravure, le vitrail ou la tapisserie. Louvain peut ainsi présenter trois superbes tentures, venues d'Espagne.

Des aléas de la rétrospective

L'homme est parfois un beau peintre. Sa production se situe dans un courant. Les commissaires de la manifestation le rapprochent donc physiquement de certains de ses rivaux, ou émules. Difficile parfois de mettre un nom sur le tableau sans regarder l'étiquette. Il s'agit généralement de pièces de grande taille, même si le public peut découvrir quelques dessins. Le format du musée, récemment refait de manière presque trop somptueuse par rapport son contenu (il a fallu le compléter avec des tableaux prêtés par Anvers, dont le sublime triptyque des "Sept sacrements" de Rogier van der Weyden), s'y prête. Certaines salles doivent mesurer dix mètres de haut. Coxcie respire à l'aise. 

S'agit-il pour autant d'une révélation majeure? Oui et non. Peu de peintres sortent indemnes d'une rétrospective. Il suffit de penser au cas tout proche de Georges Braque au Grand Palais. Certains ont cependant été découverts lors d'une présentation en solo. Je me bornerai à rappeler trois cas récents. Lorenzo Monaco pour la peinture florentine du XVe siècle. Le Lyonnais Louis Cretey pour le baroque. Gérôme dans le genre dit "pompier" à Orsay. De tels panoramas restent cependant indispensables. Il faut que le public et les spécialistes puissent faire ce que l'artiste lui-même n'a souvent jamais réussi dans son atelier. Survoler d'un coup l'essentiel de l’œuvre.

Pratique

"Coxcie, Le Raphaël flamand", M Museum, 28B, Leopold-Vanderkelenstraat, Louvain, jusqu'au 23 février. Tél.032(0) 16 27 29 29, site www.mleuven.be Ouvert du lundi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu'à 22h. Attention, le musée reste curieusement fermé le mercredi! La visite devrait être complétée par celle des vitraux de la cathédrale Saint-Gudule de Bruxelles et celle du Musée royal des beaux-arts de la même ville, qui renferme deux triptyques intransportables. Photo (Musée de Louvain): Le fragment de retable choisi comme image de marque pour l'exposition.

 

Louvain, une ville qui mérite le détour rien que pour les béguines

On y arrive en une demi-heure de train de Bruxelles. En complète restauration, la gare constitue un beau bâtiment que l'on qualifierait en France de Napoléon III. Il annonce la couleur. Louvain (ou Leuven pour ,parler comme les habitants de cette cité, très chatouilleuse sur le plan linguistique) reste une ville séduisante. Pour tout dire, il s'agit un peu de l'Oxford ou du Cambridge belge. Les collèges, séparés et de tous styles, occupent le centre de la cité ancienne. Les bases visibles les plus vieilles remontent au Moyen Age, mais nombre de bâtiments ont été reconstruits au XVIIIe siècle. 

Si vous voulez du gothique, Louvain abrite cependant un hôtel de ville flamboyant, devenu encore plus riche après les ajouts décoratifs du XIXe siècle. En travaux intérieurs, la cathédrale ressemble du coup à une installation de Christo. Tout y est emballé, il compris le célèbre retable peint au XVe siècle par Dirk Bouts. Vous avez aussi du néo-gothique, né quand la jeune Belgique s'est sentie le besoin de faire repousser des racines, vers 1880. Ne manquez pas dans le genre la Bibliothèque...

Et Malines, alors?

S'il fait beau, ce qui peut toujours arriver, n'hésitez pas à pousser, hors du centre historique, jusqu'au Grand Béguinage, classé au Patrimoine de l'Unesco. Les béguines, vieilles filles ou veuves menant une vie monastique sans avoir prononcé de véritable vœux, ont disparu depuis les années 1980. Elles ont été remplacées par des étudiants. La chose ne va pas sans dénaturer le site. Au propre. C'est un peu comme si les dames des quartiers chauds d'Amsterdam avaient laissé la place à des garderies d'enfants. Mais les bâtiments et l'église demeurent intacts. Il s'agit d'une véritable agglomération, comprenant plus d'une centaine de maisons, des cours, une rivière et un pont. 

Bref. Au lieu de visiter Bruges, qui bourdonne de touristes l'été (parler de "Bruges-la-morte" tient du déni de réalité) ou Gand, allez donc faire un tour à Louvain. Et si vous voulez un autre lieu méconnu, je vous suggère, en plus médiéval encore, Malines. Vous n'y rencontrerez personne, et surtout pas vos amis. Tous les avantages...

Prochaine chronique le dimanche 26 janvier. Paris retrouve "La dame à la licorne". Histoires(s) d'une tapisserie mythique.

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