Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Londres tente l'impossible exposition Liotard

Crédits: Musées de la Ville de Vienne/Royal Academy

C'était mission impossible, comme pour Tom Cruise au cinéma. L'exposition Jean-Etienne Liotard (1702-1789) passait pour irréalisable, voire irréaliste. Genève s'y était jadis cassé le dents. Comment obtenir le prêt de pastels, si fragiles? Le moindre choc se révèle fatal à ces poudres de couleurs. Elles ne supportent même pas les trépidations. Lors de la création d'Orsay, ouvert en 1986, il avait fallu assurer les sols pour présenter les danseuses d'Edgar Degas (1834-1917). Le musée est situé au-dessus d'un métro RER... 

Aussi est-ce avec surprise qu'on a entendu parler, en 2013-2014, de la tentative anglaise. Elle visait en plus à une manifestation en deux étapes. Celle de la National Scottish Gallery d'Edimbourg serait suivie par celle de la Royal Academy de Londres. Autant dire que les œuvres verraient du pays. Car les organisateurs entendaient bien présenter les mêmes. Une centaine de pièces, si possible.

Importants refus 

Amsterdam, qui possède un beau fonds Liotard, a refusé tout net. Genève, selon mes sources, s'est montré plus hésitant. Il s'agissait après tout de mettre en valeur une gloire locale. L'artiste est bien oublié en Grande-Bretagne, où il a accompli deux séjours favorables sur le plan créatif et fructueux sur celui des finances, le premier en 1753-1754, le second en 1773. Certains pastels auraient ainsi été décadrés au Musée d'art et d'histoire pour vérifier leur état de conservation. La sagesse l'aurait finalement (pour une fois) emporté. Le MAH n'a envoyé à Londres que des huiles sur toile et les dessins représentant les nombreux enfants de l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche (dont une certaine Marie-Antoinette). 

Il fallait chercher ailleurs. Une jolie suite de portraits appartient Dieu merci à Elizabeth II. Liotard a également représenté les rejetons du roi George III. Une autre série se trouve au château de Stupinigi, près de Turin. Elle montre la famille de Louis XV. La reine a dit oui. L'Italie aussi. La chose permet de découvrir à la Royal Academy des pièces peu connues dans le premier cas, ou normalement visibles de loin dans le second. Le duc de Devonshire s'est montré généreux. Certains Suisses ont répondu à l'appel. Le Kunstmuseum de Berne a fait deux envois. La Fondation Reihhart de Winterthour aussi, avec les époux Thélusson dont le faste vestimentaire dément les habituels reproches d'austérité calviniste. Le reste est arrivé par appoints successifs.

Huiles, pastels, gravures et miniatures 

C'est bien au final, mais il ne faut cependant pas rêver. L'essentiel ne se retrouve pas dans les quelque 70 pièces offertes au regard sur les cimaises de la Sackler Wing. Il n'y a là ni la célébrissime «Chocolatière» de Dresde, ni le merveilleux portrait d'Anne Tronchin âgée du Louvre, ni la grande effigie en pied de John, lord Monstuart, aujourd'hui conservée au Getty de Los Angeles. Aucun de chefs-d’œuvre genevois n'est là, avec en tête l'iconique «Madame d'Epinay». Les huiles du MAH sont certes présentes, du grand et beau Richard Pococke exécuté à Constantinople à l'autoportrait riant, mais il s'agit là de productions peu caractéristiques. 

Dans ces conditions, le peintre se voit-il mis en valeur? Oui et non. La manifestation montée par MaryAnne Stevens offre le mérite de regrouper beaucoup de choses. Et variées, en plus! Il y a là non seulement des huiles et des pastels mais de la gravure, des miniatures sur émail ou sur ivoire ainsi que des dessins mêlant la sanguine et le crayon noir. Toutes les périodes se voient de plus représentées. C'était indispensable pour un homme ayant non seulement vécu à Genève, à Londres ou dans l'empire ottoman, mais à Paris, à Rome, à Lyon, à Vienne, à La Haye et même dans l'actuelle Roumanie. On voyageait beaucoup au XVIIIe siècle. Liotard aura été celui qui a accompli le plus de kilomètres avec le Vénitien Gian Antonio Pellegrini (1675-1741).

Des portraits peu flatteurs 

Et pour le reste? En son temps, Liotard se distinguait de ses contemporains par sa tenue exotique, certes, mais aussi par son style. Le «peintre turc» avait gardé de son origine protestante le goût de la vérité. Comme son cadet Rousseau finalement. Le portrait ne supportait selon lui aucune flatterie. Il s'agissait d'un miroir. Une chose peu acceptable en France, où la réalité se voyait toujours embellie. Habituée aux artistes courtisans qu'étaient Drouais ou Nattier, la Pompadour supporta mal le traitement. «Votre talent réside dans votre barbe.» Les Anglais surmontèrent mieux le choc. 

Cette étrangeté se retrouve-t-elle à la Royal Academy? Oui, mais quelques pièces de comparaison bien choisies l'auraient souligné dans une exposition plus vaste. Les Londoniens doivent eux-mêmes comprendre combien ces effigies sans fard semblaient insolites à l'époque. La comtesse de Guilford est montrée dans toute sa disgrâce adipeuse. Madame Favart n'a ici rien de l'actrice fêtée qu'elle était. Lady Harriett Churchill possède de bonnes joues et un gros nez. Beaucoup d'hommes sont laids. Le public doit se dire que les personnes épargnées étaient effectivement très séduisantes. Avec un charme sans artifice. Il fallait oser au XVIIIe siècle.

Quelques pièces magnifiques

Reste que beaucoup d’œuvres sont tout de même magnifiques. Le portrait de Suzanne Curchod, la future Madame Jacques Necker, mêle avec bonheur une description physique, la scène de genre et la nature morte. Idem pour «L'écriture», représentant le neveu de l'artiste avec un petit garçon devenu anonyme avec le temps. Inégal comme tous les créateurs, Jean-Etienne Liotard connaît là d'intenses moments de bonheur. Il s'agit en plus, avec ces deux exemples, de pastels bien préservés. Comme neufs. Quelques dessins tracés à Constantinoples se révèlent aussi de pures merveilles. Je pense en particulier aux musiciens observés en train de jouer en turbans sur des violons très occidentaux. 

Il y a donc beaucoup à retenir d'une rétrospective tronquée offrant par ailleurs des réalisations plus faibles, ou tout simplement convenues. La critique s'est montrée favorable. Les Anglais ont en général aimé. Dire qu'ils se sont déplacés en masse apparaîtrait exagéré. On peut le comprendre. Du peintre, ils ont un aperçu. Un aperçu seulement. Comme je vous l'ai déjà dit, l'exposition, qui dure encore quelques jours, possède surtout le mérite d'exister.

Pratique 

«Jean-Etienne Liotard», Royal Academy, Burlington House, Piccadilly, Londres, jusqu'au 31 janvier. Tél. 004420 73 00 80 00, site www.royalacademy.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 22h. Photo: Le portrait de Suzanne Curchod, aujourd'hui conservé à Vienne.

Prochaine chronique le samedi 23 janvier. Petite visite au Kunsthaus de Zurich en chantier.

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