Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE / Londres montre le portrait viennois en 1900

Si les fins d'année sont léthargiques (celle de 2013 m'a semblé atteindre un record), il s'agit aussi du moment où les grands musées internationaux font le plein. Autant dire qu'ils prolongent leurs expositions. Tout s'y termine généralement autour du 15 janvier. Il faut alors un mois pour passer l'aspirateur et donner quelques coups de pinceau. Deux au minimum dans les musées publics genevois. La nouvelle présentation ouvre alors vers le 20 février. Plus tard, évidemment, sous nos latitudes. 

Vous comprendrez que j'aie pris du retard. En ce moment, c'est la course contre la montre, même quand nous sommes à l'heure anglaise. Je vais en effet vous emmener aujourd'hui à la National Gallery de Londres. Le bâtiment a beau se voir voué à la peinture ancienne. Son actuelle "exhibition", qui se clôturera irrévocablement le 12 janvier, s'intitule "Facing the Modern". Le sous-titre justifie tout. La manifestation est consacrée au portrait à Vienne en 1900.

Klimt, Schiele, Kokoschka...

Soyons justes. L'affiche n'apparaît pas très affriolante. Elle représente Amalie Zuckerland, peinte par Klimt en 1917-1918. Un tableau inachevé. Très beau, bien sûr. Mais les observateurs un peu blasés dont je fais partie se disent: "Ah non! Pas encore Klimt, Schiele et Kokoschka." Les institutions ont tant tiré sur la corde de la Sécession viennoise depuis les mémorables manifestations des années 1990 que le filon semble épuisé. On sort en plus d'une année Klimt. Elle marquait en 2012 les 150 ans de sa naissance. Il serait temps de passer à autre chose. 

Eh bien, l'exposition londonienne est autre chose! D'abord, le parcours brasse large. Il commence en 1832 avec les effigies de François Ier d'Autriche (une belle tête de dégénéré) et d'une dame juive voulant montrer l'accession à la visibilité d'une minorité jusque là méprisée et dépourvue de droits. Les deux tableaux émanent du même peintre, ce qui a une valeur symbolique. Il s'agit de l'assez ennuyeux Friedrich von Amerling. Les bases se voient posées. Face à la Cour, une nouvelle bourgeoisie israélite, riche et cultivée, va jouer un rôle essentiel jusqu'en 1918.

Créateurs inconnus révélés 

Pour la suite, présentée de manière thématique, il y a bien sûr de magnifiques Klimt couvrant la totalité de sa carrière (des débuts académiques au final presque fauve), des Schiele célèbres et des Kokoschka inconnus. Mais cette sainte trinité doit lisser une large place à des artistes peu connus hors des sphères germaniques. Autant dire qu'il y a beaucoup de découvertes à effectuer dans le sous-sol du musée britannique. Si les noms d'Hans Makart ou de Max Oppenheimer disent à la rigueur quelque chose aux amateurs pointus, je doute que les gens sachent qui sont Carl Moll, Therese Ries ou Anton Romako... 

C'est un tort! Un bouillonnement culturel (Berlin 1920, Hollywood 1930, Rome 1960) se reconnaît à l'abondance des noms. Des artistes parfois mineurs se voient portés par des mouvements les dépassant. Ils peuvent donner des choses magnifiques, avant de retomber dans un certaine médiocrité. Tout le monde n'a pas eu la chance historique de mourir en 1918, comme Klimt ou Schiele. Ces derniers sortent en plus forcément de quelque chose. Tenez! Prenez le portrait d'une dame très corsetée, peint dans un style flamboyant par Romako vers 1880. Un détail frappe. C'est le visage, traité avec une incroyable dureté. Cette grande bourgeoise l'ignorait. Mais elle constitue déjà un Schiele, même si dernier n'a vu le jour qu'en 1890.

L'histoire d'une princesse 

Bien faite, agréable à parcourir, l'exposition sait aussi raconter des histoires. Il y a toujours un arrière-plan circonstanciel. Une salle se voit ainsi remplie de portraits "post mortem". L'un fut commandé par le parents d'un jeune suicidée. Ils refusèrent le résultat. Trop réaliste. Ils préférèrent une effigie en pieds, d'après photos. Autre anecdote, plus amusante. Hans Makart fit poser vers 1880 une beauté juive, convertie au catholicisme pour épouser un riche Viennois. Elle n'en divorça pas moins. A 41 ans (un âge féminin canonique pour l'époque), elle rencontra Franz de Liechtenstein, qui en fit une souveraine régnante, près un très tardif mariage en 1929. Voilà ce qu'on peut appeler une belle ascension sociale...

Pratique

"Facing the Modern, National Gallery, Trafalgar Square, Londres, jusqu'au 12 janvier. Tél. 00844 847 24 09, site www.nationalgallery.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h. La prochaine exposition de la National Gallery ouvrira le 19 février pour durer jusqu'au 11 mai. "Strange Beauty" sera voué aux peintres allemands du XVIe siècle. Un autre sujet à la mode... Photo (National Gallery): "Portrait d'un rabbin" par Isidore Kaufmann, vers 1910. Une exception. Normalement, les portraits soulignent au contraire l'intégration de la communauté juive.

Prochaine chronique le jeudi 2 janvier. Découvrez les musées du "Poly" zurichois! Il organisent en plus des expositions allant de l'archéologie à la création contemporaine. Et encore bonne année!

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