Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Les Offices révèlent Piero di Cosimo à Florence

Au milieu du tableau, tout en largeur comme un film en CinemaScope, une nymphe gît au milieu d'une prairie située au bord de la mer. La blessure au cou indique sa mort violente. A sa gauche, agenouillé, un satyre la regarde avec une infinie tristesse. Placé à sa droite, un gros chien assis n'a pas l'air joyeux non plus. Ce tableau, un des plus célèbres de la Renaissance florentine, reste à la recherche de son sujet. On a longtemps parlé d'une «Mort de Procris». A tort. L'iconographie ne correspond pas au récit mythologique. L'absence de thème précis donne à cet admirable panneau un caractère fascinant. Il suffit, en temps normal, de voir les visiteurs le contempler à la National Gallery de Londres. 

Si l'anecdote demeure un mystère, il n'en va pas de même pour l'auteur du tableau. Il s'agit là de l’œuvre la plus connue de Piero di Cosimo (1462-1522), auquel les Offices florentins rendent aujourd'hui hommage avec une grande rétrospective. Celle-ci se voit annoncée partout comme «la première jamais dédiée au maître toscan». Il semble en fait y en avoir eu une autre à New York en 1938, mais rares doivent en demeurer les visiteurs survivants. Pourquoi cette parcimonie? Ce Piero-là n'est pas une star, comme Piero della Francesca. Il n'existe surtout nulle part de noyau d’œuvres important autour duquel travailler. L'artiste n'ayant pas, ou que peu, reçu de commandes des Médicis, il reste ainsi mal représenté aux Offices.

Peinture en contexte

Il aura fallu une coproduction entre la National Gallery de Washington, où l'exposition était de février à mai, avec les Offices dirigés par Antonio Natali pour en arriver à l'accrochage actuel. Un accrochage assez différent en Italie, où les 44 Piero di Cosimo réunis (sur 55 ou 62, tout le monde n'est pas d'accord sur l'ensemble des attributions) se voient complétés par les créations de ses contemporains. Il y a là son maître Cosimo Rosselli (dont il a voulu reprendre le nom), des aînés, dont Domenico Ghirlandajo, et ses condisciples. Citons parmi ces derniers Filippino Lippi, dont Piero partage les inquiétudes. Tous deux reflètent la première «crise de la Renaissance», déclenchée à Florence par les prédications du moine Jérôme Savanarole. Un homme qui réussira à imposer à la ville une théocratie de type «ayatollesque» entre 1494 et 1498, sous prétexte de régénérer l'Eglise. 

Les documents d'archives nous disent peu de choses de Piero di Lorenzo di Clementi. Ce que nous savons de lui provient des «Vies» de Giorgio Vasari, publiées en 1550 (puis, avec corrections, en 1568). Vasari nous en parle comme d'un excentrique forcené, vivant cloîtré chez lui, se nourrissant d’œufs et se bouchant les oreilles pour entendre ni les cloches, ni les cris d'enfants. Il était bon ton, il y a quelques décennies, de mettre tout Vasari en doute. L'historien disposait cependant de témoignages encore récents. Il n'invente pas forcément. Il suffit de lire le journal intime de Pontormo, qui fut élève de Piero. Pontormo vivait d'une manière aussi extravagante. Pour tout dire, il devait être un peu fou. Il faudrait s'interroger une fois sur le moment où l'excentricité chez les artistes est devenu, pour les commanditaires et le public, un signe de leur génie.

Une création à deux visages 

De toute manière, l’œuvre parle de lui-même. Il possède en fait deux visages. Il y a d'abord les grandes compositions religieuses, qui restent finalement assez classiques. Et les tableaux, destinés aux amateurs cultivés, où Piero fait s'agiter des hommes préhistoriques, des monstres, des centaures, des princesses enchaînées avec ce que cela suppose de combats et d'incendies. C'est bien sûr là le plus apprécié de nos jours de la production de Piero, qui joue aussi bien de la fascination que de l'humour. Ces tableaux ne ressemblent à ceux de nul autre. Ils se reconnaissent du premier coup d’œil. 

Rassemblées, ces créations venues pour la plupart de cités anglo-saxonnes parfois obscures (Newak, Sarasota, Toledo...) créent véritablement le choc. L'exposition a du reste obtenu aux Etats-Unis une presse d'enfer. Le public se retrouve très loin des compositions traditionnelles, voire académiques, de la peinture florentine des années 1500. Il y a là une folie cadrant mal avec l'esprit d'une ville plutôt raisonnable. Il existe aussi le hiatus avec ce que Piero a pu produire, avec talent, de plus conforme aux attentes. Les retables notamment.

Un espace énorme 

Située au premier étage, tout au bout du parcours qui lui aura fait traverser les Offices entiers (il n'existe pas d'entrée séparée, afin de gonfler artificiellement le chiffre des entrées), l'exposition bénéficie d'espaces énormes. Ils se voient bien utilisés. La présentation est plus soignée que dans les salles permanentes. L'éclairage y est pensé. Il y a place pour proposer des sections annexes, comme les dessins refusés à Piero ou pour deux de ses tableaux présentés en cours de restauration (l'un d'eux semble une ruine). Enfin, last but not least, cette partie temporaire est cli-ma-ti-sée.

Pratique 

«Piero di Cosimo», Uffizi, Florence, jusqu'au 27 septembre. Tél. 00039055 975 70 07, site www.uffizi.org Ouvert du mardi au dimanche de 8h15 à 18h50. Photo (DR): «Persée délivrant Andromède» de Piero di Cosimo. Une création tardive, vers 1510. Il semble du reste que le maître, malade, ait posé les pinceaux peu après 1516. 

La chose amène à parler demain de l'état général des Offices, un grand malade du monde muséal.

Prochaine chronique le mercredi 19 août. Et comment se portent aujourd'hui les Offices?

 

 

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