Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE / Les Cézanne d'Henry Pearlman à Aix

La chose tient de l'abonnement. Chaque été, ou presque, le musée d'Aix-en-Provence ressort Cézanne du placard. Il faut dire que le peintre y est longtemps resté enfermé. C'est en 1958 seulement que sa ville natale lui a consacré une rétrospective, alors que l'artiste a disparu en 1906. Le Granet ne possédait aucune toile de sa main il y a un demi siècle. Il s'est rattrapé depuis grâce à des dépôts de l'Etat et au legs de Philippe Meyer en 2000. En 2011, il achetait encore le petit portrait de Zola par son ami. On sait que les deux hommes se brouillèrent à mort après la publication du roman "L’œuvre", en 1886. Le peintre avait la susceptibilité chatouilleuse... 

La variation 2014 sur un thème quasi imposé s'intitule "Cézanne et la modernité". Il s'agit d'une étape des voyages de la Fondation Pearlman, déposée depuis 1976 au musée de l'Université de Princeton. La collection tourne en effet autour du "maître d'Aix", avec des toiles et des aquarelles acquises entre 1950 et 1972 par Abraham Henry Pearlman, un magnat de la conservation frigorifique. D'origine russe, mais né aux Etats-Unis en 1895, l'homme ne restait jamais de glace devant un beau tableau.

Un amateur sérieux 

Il aura fallu du temps, celui de faire fortune, pour que Pearlman se lâche dans l'acquisition d’œuvres d'art, avec sa femme Rose. Le couple commence par décorer sa maison. En 1945 survient l'événement déterminant. Henry (le prénom d'Abraham est tombé à la trappe) se laisse séduire par un paysage de Soutine. L'expressionniste français avait déjà fasciné un amateur américain célèbre, le Dr. Barnes. C'est le saut dans une peinture non plus décorative, mais difficile. Pearlman pense du reste que des études sont nécessaires. Toute sa vie, il fera des recherches en bibliothèque et des voyages afin d'approfondir ses connaissances. Il s'agit d'un monsieur sérieux. 

Pearlman n'est pas un boulimique, comme Barnes. Il achète donc peu. Il lui arrive de donner à une institution. Il passe parfois une commande de soutien, notamment à Oskar Kokoschka ou à Jacques Lipchitz. Il revend ce qui ne correspond plus à ses goûts. L'Américain échange enfin. En 1951, il donne ainsi un Matisse contre un Lautrec à l'Art Institute de Chicago. Le Matisse s'était révélé trop vaste pour les bureaux de sa société. Pearlman pense que ses toiles doivent être accrochées dans un environnement quotidien. Il en prête volontiers aux expositions.

Cocteau par Modigliani

Cézanne constitue le cœur de l'actuelle exposition, qui connaîtra d'autres étapes avant de revenir à Princeton. Il y a là des toiles importantes, dont l'unique "Sainte-Victoire" connue en hauteur. Mais ce sont les aquarelles de l'Aixois qui dominent. Mort en 1972, Pearlman en possédait une vingtaine, pour lesquelles les lumières se voient bien entendu tamisées. Lautrec, Manet, Degas, Van Gogh, Courbet ou le sculpteur allemand Lehmbruck complètent l'accrochage, où brillent Soutine et Modigliani. Notons que ce dernier fait l'affiche avec le portrait de Cocteau, réalisé en 1916. Son modèle l'avait jugé si peu intéressant qu'il n'était jamais venu le chercher dans l'atelier du peintre après l'avoir payé! 

Un peu restreint pour une exposition de prestige, le parcours offre le mérite de présenter un ensemble devenu historique en quarante ans. Les nouveaux riches Américains ne subissent plus la même fascination pour l'Europe, vue comme une terre de culture. Comme les magnats de Hollywood, eux aussi longtemps aimantés par Berlin ou Paris, ils pensent aujourd'hui national et contemporain. D'où un basculement sur le marché de l'art. L'impressionnisme est devenu historique et le cubisme muséal. Parmi les dernières collections montrées de ce côté de l'Atlantique, je ne vois que celle des Hays, vue l'an dernier à Orsay, pour rester traditionnelle et francophile. Les Hays ont même fait construire à Memphis un hôtel particulier de style Louis XVI.

Les grands formats ressortis

Signalons pour terminer que Bruno Ely, directeur du Musée Granet, s'est beaucoup fait critiquer pour sa priorité donnée à l'événementiel par rapport au riche fonds qu'il conserve. Il a donc ressorti quelques grands formats des réserves ce printemps. Il en reste quelques-uns aux murs cet été, dans deux salles. L'occasion de voir un Guerchin magnifique, peint pour Lyon, un immense Dandré-Bardon ou un fastueux Mattia Preti. Une heureuse initiative. A renouveler. Un musée n'est pas qu'un garage offert à des Rolls venues d'ailleurs.

Pratique

"Cézanne et la modernité, Chefs-d'oeuvre de la Collection Pearlman", Musée Granet, petite rue Saint-Jean, Aix-en-Provence, jusqu'au 5 octobre. Tél. 00334 42 52 88 32, site www.museegranet-aixenprovence.fr Ouvert jusqu'au 30 septembre de 10 à 19h, puis de 12h à 18h. Photo (DR): Henry Pearlman dans son bureau, entre un Modigliani et un Manet. 

P.S. Je le raconte, puisque nous sommes à Aix. Le seul gros calicot subsistant de l'affaire des intermittents du spectacle, fin juillet, sur trouvait sur l'Archevêché, un lieu archi-bourgeois où les place d'opéra coûtent dans les 200 euros. Il disait: "La culture en danger". On se pinçait un peu.

Prochaine chronique le vendredi 9 août. Le Quai Branly présente "Tiki Pop", une exposition hyper kitsch sur le goût hawaien des Etats-Unis entre 1940 et 1970.

 

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