Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Le Petit Palais montre "Les Hollandais à Paris, 1789-1914"

Crédits: Musée du Petit Palais, Paris 2018

Même en choisissant la bonne tranche horaire, qui se situe entre 13 et 15 heures (1), le visiteur sait qu'il doit attendre. Si la queue reste modeste devant le Petit Palais parisien, il y en a une seconde pour Vigipirate à l'entrée, une troisième bien plus longue face aux caisses et une quatrième avant d'entrer dans les salles. «Les Hollandais à Paris, 1789-1914» n'ont pourtant en principe rien de grand public. Il n'y avait du reste guère de file quand j'ai vu la manifestation à Amsterdam. Sur les neuf noms mis en vedette, seuls trois semblent bien connus. Il s'agit de Van Gogh, de Van Dongen et d'un Mondrian arrivant en fin de parcours un peu comme une pièce rapportée. Nous voici d'un coup parmi les modernes. 

S'il y a autant de monde, c'est parce que le Petit Palais est devenu une bonne adresse depuis qu'il est dirigé par Christophe Leribault. A une époque où la presse papier, même spécialisée, apparaît bien plus informative que critique, le bouche à oreille a repris de l'importance. Il faut cependant plusieurs succès consécutifs pour qu'il devienne favorable. Vous pouvez y aller de confiance! C'est important, surtout quand une institution (en l’occurrence municipale) ne joue pas la facilité. Il existe en effet des musées, surtout privés, ne prenant aucun risque. Marmottan et Jacquemart-André multiplient ainsi les appels du pied au public caramélisé des beaux quartiers. C'est en ce moment Corot chez l'un et Mary Cassatt chez l'autre. Une peinture pour le moins consensuelle...

Politique audacieuse 

Le Petit Palais nouvelle formule a au contraire développé une politique audacieuse. Jacob Jordaens, qui marquait les débuts de Christophe Leribault, ce n'était pas gagné côté fréquentation (2). Georges Desvallières, peintre sacré du XXe siècle non plus. «Le baroque des Lumières» pas davantage. Mais ces manifestations se sont intercalées entre deux propositions plus accessibles, sans qu'il s'agisse pour autant de concessions. D'où le succès actuel. Le Petit Palais a reçu un million cent mille visiteur en 2017. Il est du coup devenu plus fréquenté que le Musée d'art moderne de la Ville de Paris, où Jean Fautrier connaît en ce moment un injuste échec populaire. On finit par se demander si la Ville, qui chouchoutait le Musée d'art moderne quand il s'agissait d'une acquisition, ne va pas changer sa politique (3). Les municipaux aiment bien les gagnants. 

Il serait peut-être temps maintenant d'en venir aux Hollandais. La présentation parisienne réunit en fait deux expositions néerlandaises, ce qui lui donne davantage d'ampleur. Il s'agit de prouver sur presque un siècle et demi l'attraction qu'a exercé la capitale française sur un pays ne régnant depuis longtemps plus sur la peinture. Le XVIIe siècle semblait déjà loin en 1789. Paris allait agir comme un aimant sur des gens bien différents. Vers 1800, Van Spaendonck est un peintre de fleurs apprécié. Le genre est à la mode. Il confère un peu de douceur à des temps difficiles. L'émigré fera donc des émules, parfois féminins. Ary Scheffer figure parmi les peintres au romantisme sage et lisse. Les Français le connaissent aujourd'hui par la bande. L'homme a vécu dans ce qui est devenu aujourd'hui le Musée de vie romantique.

De Jongkind à Mondrian 

A cet art à la fois sacré et sucré succède la bohème de Jongkind, qui figure parmi les pères putatifs de l'impressionnisme. Un beau paysagiste à la vie tourmentée. Lui succède Maris, autre créateur de vues urbaines ou campagnardes. Un genre depuis toujours très hollandais. Avec Kaemmerer, qui donne des saynètes historiques revues par le goût de son époque, c'est un inconnu qui se profile aux murs. Il a pourtant percé dans le Paris des années 1870. Vient ensuite Breitner, une figure autrement plus forte. Plus solide. Nous voici dans ce qu'on a appelé «l'école de La Haye». Le séjour de Van Gogh se voit ensuite rappelé, avec son passage d'une matière terreuse à un impressionnisme lumineux. Lui succède Van Dongen. Vient enfin Mondrian première version. C'est juste avant 1914 que l'homme décompose ses arbres pour en faire des grilles de plus en plus rigides. 

Il ne s'agit jamais, dans cette exposition montée par Mayken Jonkman, Edwin Becker et Stéphanie Cantaretti, de proposer un ensemble monographique. Chaque cellule, puisque le décor crée à chaque fois un lieu coloré (4) presque clos, montre certes des œuvres de l'intéressé. Mais il tisse aussi des liens. Développe des correspondances hollandaises ou françaises. Le tapageur Van Dongen, qui ne devait jamais repartir de France (en fait oui, si l'on pense qu'il est mort en 1968 à Monaco), n'était pas le seul à transgresser le bon genre et le bon goût. «Bal Tabarin» (1907) de Jan Sluijters va très loin dans cette description des lieux de plaisir qui trouve son origine chez Lautrec. Maris copine avec Corot et Daubigny. Corot se retrouve auprès de Jongkind en compagnie de Boudin et d'Isabey. Un Cézanne vient rappeler les filiations chez Mondrian.

Oeuvres inédites à Paris 

Intelligente, cette exposition ouvre donc des portes. Elle amène aussi aux visiteurs des œuvres peu vues, voire inédites à Paris. Les Scheffer viennent pour l'essentiel de Dordrecht, où ils ont fini légués par sa fille. Le Cézanne arrive d'Edimbourg, dont trop peu de gens connaissent l’admirable National Gallery of Scotland. Le «Portrait du consul Blauw» de David débarque de la National Gallery de Londres. Très sollicités ici, les musées régionaux des Pays-Bas demeurent encore moins familiers aux Français, qui se contentent trop souvent d'Amsterdam. «Les Hollandais à Paris» ouvre les yeux. Décape l'esprit. Elargit le champ. Il s'agit de bien davantage qu'une jolie exposition d'après-midi.

(1) A ce moment-là, en France on mange
(2) Jordaens a pourtant connu une trop faible fréquentation.
(3) Le Petit Palais vient d'aachterr un merveilleux portrait de femme au pastel de James Tissot.
(4) Vert pour Maris, bleu pour Jongkind, rouge pour Scheffer et bien sûr blanc pour Mondrian.

Pratique

«Les Hollandais à Paris, 1789-1914», Petit Palais, avenue Winston-Churchill, Paris, jusqu'au 13 mai. Té. 00331 53 43 40 00, site www.petitpalais.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h.

Photo (Musée du Petit Palais, Paris 218): L'île Notre-Dame vue par Jongkind, 1852. 

Prochaine chronique le jeudi 15 mars. C'est comment la TEFAF à Maastricht? Visite à la plus grosse foire d'art d'Europe avec Bâle.

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