Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE / Le Palazzo Strozzi offre le match Rosso-Pontormo

Il existe deux sortes grands événements. Les vrais et les autres. L'actuelle exposition du Palazzo Strozzi fait à coup sûr partie des premiers. Elle réunit à Florence les œuvres de Jacopo Carucci dit "le Pontormo", du nom de sa petite ville d'origine, et Giovan Battista di Japopo, surnommé, lui, "Rosso Fiorentino". Il semble s'être agi d'un roux flamboyant. 

Pourquoi eux? Pour quelle raison ensemble? Eh bien, parce que ces peintres, nés en 1494, se trouvent à l'origine de ce qu'on nommera plus tard le maniérisme. Il est admis depuis le XVIe siècle que l'art avait atteint un sommet classique vers 1510. Il fallait du coup casser le modèle. Tenter autre chose. Pontormo et Rosso l'ont fait avec des couleurs acidulées, des formes dilatées et un beau mépris du sujet. Tout se voit sacrifié à l'effet final, très différent chez les deux artistes. Il eut été éclairant de pouvoir opposés, sur un mur, leurs deux "Descente de croix". Celle de Rosso tient de la construction géométrique, alors que celle du Pontormo se dissout dans l'espace. Las! La première, immense et réalisée sur bois, ne peut guère quitter Volterra, tandis que la seconde est restée à Santa Felicita, distante de quelques mètres il est vrai du Strozzi.

Dates précoces 

Pontormo et Rosso ont commencé leur carrière en 1517, sous l'aile d'Andrea del Sarto. Un parfait classique. Le maître décorait un cloître à l'Annunziata florentine. Il répartissait le travail. Depuis longtemps détachées, les fresques ont pu faire le voyage. Il est passionnant de voir les élèves se distinguer de leur aîné. Etonnant aussi de lire la date. Il a été dit et répété que le maniérisme s'est développé après la mort de Raphaël, en 1520, et diffusé à la suite du traumatisme provoqué par le sac de Rome en 1527. Or nous sommes ici bien avant. En 1517, Sandro Botticelli, qui devait faire figure d'attardé, n'était mort que depuis sept ans. 

Les débutants vont développer leurs personnalités propres, alors que les temps restent troublés. Pontormo deviendra un favori des Médicis, un temps écarté du pouvoir, alors que Rosso recevra des commandes de Républicains. Ils donneront ainsi des portraits, extrêmement subtils, et des scènes religieuses, particulièrement complexes. Plusieurs œuvres phares se sont vues restaurées pour l'occasion. J'ai déjà parlé dans cette chronique du "Mariage de la Vierge" de Rosso, présenté en apéritif à Paris. Il faut aussi citer la célébrissime "Visitation" du Pontormo, de l'église de Carmignano, qui a du coup reçu une place d'honneur.

Artistes mélancoliques 

La suite des carrières marquera cependant une inversion de tendance. De tempérament mélancolique (son journal intime montre un homme au bord de la folie), Pontormo va se marginaliser jusqu'à sa mort en 1556. Ses fresques, aujourd'hui détruites, de San Lorenzo choqueront le public, alors qu'il y voyait le sommet de son œuvre. Autre grand inquiet (il se serait suicidé en 1540), Rosso va devenir un peintre de cour. Appelé en France par François Ier, il produira à Fontainebleau des décors extrêmement subtils, dont peu de chose subsiste de nos jours. Alors que la peinture italienne du "cinquecento" demeure admirablement conservée, tout, ou presque, a disparu de la Renaissance française... 

Carlo Falciani et Antonio Natali, les auteurs de l’exposition, ont fait ce qu'ils ont pu avec ce qu'on a bien voulu leur confier. Ils devaient fatalement s'arrêter aux peintures de chevalet, aux gravures, aux tapisseries et aux feuilles graphiques. Tant Rosso qu Pontormo sont d'admirables dessinateurs. Il aurait fallu là une représentation plus abondante. Etait-il indispensable que l'exposition des dessins de Pontormo ait lieu en même temps à Madrid? Beaucoup de panneaux se révèlent hélas en mauvaises conditions. Rosso et Pontormo n'étaient pas des techniciens aussi brillants que Bronzino (1503-1572), qui a fait l'objet d'une éblouissante rétrospective au Palazzo Strozzi en 2010.

Présentation trop serrée

L'impression dépend hélas souvent de l'état de conservation. Ce double hommage fait du coup moins grande impression que l'exposition Bronzino, en dépit de tableaux admirables. La présentation apparaît un peu trop serrée. Il aurait fallu à certains moments du recul. De la respiration. Du silence. Enfin, l'opposition systématique entre des créateurs aussi originaux finit par à nuire à tous deux. Pourquoi pas Pontormo cette année et Rosso dans un ou deux ans? Les duettistes seraient apparus dans leur originalité et leur unicité. L'exposition actuelle tient un peu d'une finale de ligue A. Qui l'emportera? C'est un peu dommage pour les deux champions, parce que finalement réducteur. Deux victoires auraient mieux valu qu'un match nul.

Pratique 

"Pontormo e Rosso Fiorentino, Divergenti vie della Maniera", Palazzo Strozzi, piazza degli Strozzi, Florence, jusqu'au 20 juillet 2014. Tél. 0039055 264 51 55, site www.palazzostrozzi.com Ouvert tous les jours de 9h à 20h, le jeudi jusqu'à 23h. Photo (DR): Un panneau de Pontormo. Des couleurs acidulées, des formes dilatées et un beau mépris du sujet.

Prochaine chronique le mercredi 30 avril. Florence toujours. Dans un autre genre, le Palazzo Pitti consacre une énorme exposition au chapeau féminin, "entre art et extravagance".

 

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