Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Le Musée de Caen rend hommage au Norvégien Frits Thaulow

Crédits: DR

Il existe au Musée d'Orsay un grand portrait de groupe, signé Jacques-Emile Blanche. Le spectateur y voit la famille de Frits Thaulow. Entre sa seconde femme, elle-même artiste, et ses enfants, le Norvégien peint en pleine nature (1). Ne cherchez pas cette toile au Musée des baux-arts de Caen, qui présente en ce moment une rétrospective dédiée au paysagiste. Elle n'y figure pas. Dommage! C'eut été une bonne introduction à cette passionnante exposition mettant en valeur un peintre jusqu'ici superbement ignoré en France. Un pays où il a pourtant passé une bonne partie de sa vie. 

Frits Thaulow (1847-1906) est né à Christiania, que vous connaissez sous le nom d'Oslo. A cette époque, la Norvège n'existe pas en tant que telle, ce qu'aurait dû souligner l'exposition de Caen. Le pays n'accède à l'indépendance qu'en 1905, quelques mois avant le décès de l'homme aux Pays-Bas. Sa mère est née Munch. Ce nom doit vous dire quelque chose. Thaulow a comme cousin le petit Edvard, son cadet de beaucoup, dont il assume financièrement une partie des études. Il appartient en effet à une riche famille d'apothicaires. Il y a toujours et partout des malades à soigner.

Un grand voyageur

Après une formation comme pharmacien, histoire de pouvoir reprendre l'entreprise, il assume sa vocation dans un pays ne possédant aucune tradition picturale. Il lui faut voyager, ce qu'il fera toute sa vie. Paris (où il voit la première exposition impressionniste) et Londres en 1874. La Normandie l'année suivante. Philadelphie en 1876. Il existe toute une carrière américaine de Thaulow. Elle passe dès 1898 par New York, Chicago, Pittsburgh ou Boston. Pas étonnant si les Etats-Unis ont beaucoup prêté à Caen. Leurs musées ont des Thaulow plein leurs caves, dans de tristes cadres d'époque. Ils ne valent sans doute pas assez cher pour se retrouver dans les salles. 

Thaulow ne voit pas seulement du pays, un pays qui va jusqu'à Venise ou Hambourg. Il connaît énormément de monde, avec lequel il peut converser en cinq langues (ce qui reste rare à l'époque). La sœur de sa première femme a épousé Paul Gauguin. Il est lié avec Auguste Rodin, avec qui il fait des échanges d’œuvres. Des peintres aussi différents qu'Alfred Roll et Christian Krogh (lui aussi Norvégien) en font des portraits, exposés eux à Caen. Ce personnage jovial appartient à la constellation française durant son long séjour à Dieppe, de 1894 à 1899. Une ville qui a aujourd'hui envoyé le tableau que Thaulow lui a donné au moment de son départ.

L'eau et la neige 

Qu'offrent de commun Dieppe, Venise ou Hambourg? La mer. Thaulow est le peintre de l'eau, qui occupe une large place dans son œuvre, qu'elle soit stagnante ou tourbillonnante, douce ou salée. Osant des cadrages audacieux, il lui accorde souvent le rôle principal, en remontant au maximum l'horizon. Son autre élément, c'est la neige. Une rareté à l'époque. S'il existe une tradition du paysage d'hiver hollandais au XVIIe siècle, elle n'a guère été suivie. Et, de toute manière, les Néerlandais ont avant tout utilisé le froid comme cadre à des scènes de patinage. Ici aussi, le Norvégien offre une importance énorme aux flocons. Venu d'Orsay, un vaste paysage montre d'immenses étendues blanches avec, en arrière-fond, des skieurs. Leur première apparition sans doute dans l'histoire de la peinture. 

Ponctué d’œuvres de comparaison, qui vont du Français Claude Monet à l'Allemand Max Liebermann, le parcours se révèle moins chronologique que climatique. Il y a une salle aquatique, une automnale, une hivernale. Thaulow s'en sort bien. Très bien même. Il supporte sans peine le malentendu. L'artiste se retrouve théoriquement dans un cycle d'exposition sur la Normandie impressionniste, qui va du Havre à Rouen (1), alors qu'il produit une solide peinture de plein air sans rapport avec les papillotements de Pissarro ou de Sisley (ce qui vaut d'ailleurs plutôt mieux). Son art serait plus proche de Courbet ou de l'Ecole de La Haye (Maris, Mauve...).

Riches collections à Caen 

C'est à l'honneur de Caen que d'avoir braqué un projecteur sur un homme laissé dans les marges de l'histoire de la peinture. Un original dont la création reste difficile à voir hors de Norvège. Le paysage aux skieurs d'Orsay, pour prendre un exemple, se voit bien exposé à Paris en permanence. Mais il l'est dans les salles d'art décoratifs vouées aux pays germaniques et à la Scandinavie. Une manière d'en faire un peintre bis, même si le Munichois Franz von Stuck, le Suédois Anders Zorn et le Viennois Gustav Klimt subissent ici le même traitement. 

Il faut donc faire le voyage, ceci d'autant plus que Caen possède une des plus belles collections de Régions, reconstituée après les bombardements de 1944. Du Pérugin à Philippe de Champaigne, de Van der Weyden à Véronèse (les XIXe et XXe siècles restent assez pauvres), il y a là des chefs-d’œuvre. Et tant pis le musée lui-même est d'une architecture affreuse! 

(1) C'est le troisième été impressionniste normand. Cela commence à bien faire!

Pratique 

«Frits Thaulow», Musée des beaux-arts de Caen, Le Château, jusqu'au 26 septembre. Tél. 00332 31 30 47 70, site www.mba.caen.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 89h30 à 12h30 et de 14h à 18h. Les samedis et dimanches de 11h à 18h.

Photo (DR): L'un des paysages aquatique de Thaulow. Remarquez comme le Norvégien rehausse la ligne d'horizon.

Prochaine chronique le lundi 6 juin. Le Musée du quai Branly, qui fête ses dix ans, montre les Iles Marquises.

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."