Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE / Lausanne révèle le paysage russe du XIXe

Ce n'est pas le rapprochement Obama-Poutine, mais il y a de ça. Cet été, à Lausanne, l'Hermitage présentera des paysages américains du XIXe siècle dès le 27 juin. Le Musée cantonal des beaux-arts propose pour sa part des vues russes de la même époque depuis le 23 mai. Une différence, mais essentielle, entre ces deux manifestations parallèles. Si William Hauptman a dû chercher des toiles états-uniennes dans quantité de paroisses, tout est arrivé en paquet ficelé place de la Riponne. "Magie du paysage russe" débarque de la Galerie nationale Trétiakov de Moscou. Environ soixante-dix toiles d'une cinquantaine d'artistes productifs entre 1850 et 1910. 

Pourquoi la galerie Tretiakov? C'est bien simple. Aujourd'hui gigantesques, ses collections se sont rapidement spécialisées dans l'art national, depuis les origines médiévales. C'était le goût de l'industriel Pavel Tretiakov, qui a ouvert sa maison au public dès 1867. L'ensemble ne se verra pas saisi à la Révolution, comme tant d'autres ensembles patriciens ou bourgeois. Pavel en a fait don à l'Etat fin 1892, alors que l'immeuble les abritant se voyait une fois de plus agrandi. La boulimie de l'amateur se révélait insatiable. Son mécénat constant. Il ne faut pas oublier que cet homme d'affaires achetait, pour l'essentiel, de l'art contemporain.

Un essor tardif

Tretiakov tombait au bon moment. L'art russe, enfin un art russe nourri par l'Occident, avait mis du temps à prendre son envol. Le paysage, qui intéresse ici la commissaire Tatiana Karopova (aidée à Lausanne par Catherine Lepdor), se développe ainsi tard. Il peine en plus à trouver son terreau local. Les artistes commencent, comme ailleurs, par trouver le chemin de l'Italie, plus gaie et plus colorée. Son développement sera paradoxalement aidé par des Suisses comme Alexandre Calame, dont le succès se révélera fulgurant sur les bords de la Neva. Un critique écrira ainsi, après la présentation en 1858 de son "Lac des Quatre-Cantons" à Moscou, que l'artiste romand "occupait le devant de la scène, donnant chez nos peintres un désir général de s'encalamer." 

Mort en 1864, Calame ne nourrissait aucun but social. Tel n'était pas le cas de ses disciples. Ils désiraient donner une image critique de leur pays, où la colossale richesse de quelques individus contrastait avec la crasse misère d'un peuple asservi par l'Eglise et l'Etat. Il ne faut pas oublier que le servage, encore aggravé sous Catherine II, en plein XVIIIe siècle, n'a disparu, et non sans mal, qu'en 1861. Apparemment neutre, la peinture se devait de refléter ces inégalités. Elle avait un rôle dénonciateur, que devaient refléter les expositions périodiques des Ambulants, un groupe d'artistes changeant délibérément souvent de lieu d'accrochage.

Une technique académique 

Le style et la technique de ces créateurs ne possédaient en revanche rien de révolutionnaire. C'étaient les illustrations de ce qu'on pouvait nommer le "beau métier". Tout reflétait ce qui s'enseignait alors à Paris, mais aussi à Düsseldorf. On reste d'ailleurs ébahi par les similitudes. Au XIXe siècle, où quantité de gens peignaient vraiment très bien, il restait presque impossible, si ce n'est pas le sujet, de distinguer ce qui venait de Pologne, d'Espagne, d'Autriche ou d'Angleterre. Tout se confondait dans la même virtuosité, parfois éblouissante. L'académisme restait un moule si prégnant qu'il étouffait la plupart des personnalités. 

C'est donc la thématique qui aurait dû faire la différence au Palais de la Rumine, élevé (ô hasard bienvenu!) à Lausanne au XIXe siècle grâce à la générosité de deux mécènes russes. Tel n'est pas le cas. Il m'est revenu aux oreilles qu'une peinture aussi explicitement sociale demeurait dérangeante de nos jours. La situation, sur place, n'a finalement pas tant changé. L'exposition aurait donc dû faire l'impasse sur tout ce qui pouvait gêner. D'où les titres des salles, aussi insipides que possible. Il y a "La forêt", "La ville" ou "La montagne", avant que le parcours ne se termine avec les quatre saisons. Rien là de bien compromettant.

Fonds violemment colorés

Souvent beaux, parfois un brin ennuyeux, les tableaux restent bien peu nombreux pour la surface des murs. L'exposition flotte. On aurait du coup pu imaginer quelques panneaux explicatifs. Une chronologie historique, par exemple. Or il n'y en a pas. Peut-être ne fallait-il pas gâcher les belles couleurs des cimaises. C'est du reste à se demander si le Musée cantonal des beaux-arts n'a pas bénéficié du stock d'un marchand de peinture en faillite. Ce qui n'est pas jaune vif se révèle bleu pétard. Le summum est atteint par le rose shocking servant de fond aux toiles illustrant l'hiver. Elles sont du coup l'air d'être accrochées sur du vernis à ongles. 

Bref. C'est moyennement réussi.

Pratique

"Magie du paysage russe", Musée cantonal de beaux-arts, 6, place de la Riponne, Lausanne, jusqu'au 5 octobre. Tél. 021 316 34 45, site www.musees.vd.ch Ouvert du mardi au vendredi de 11h à 18h, les samedis et dimanches de 11h à 17h. Photo (MACBA): "Le chemin dans le champ de seigle", 1881, de Grigori Miassoïédov.

Prochaine chronique le mardi 10 juin. le Louvre de Lens se penche sur les désastres de la guerre. C'est très réussi. Rencontre avec la commissaire Laurence Bertrand Dorléac. 

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