Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/La Fondation Beyeler révèle Peter Doing

C'est le bon moment pour aller à la Fondation Beyeler de Riehen/Bâle. L'exposition Gustave Courbet ne se termine que le 18 janvier. Celle consacrée à Peter Doing vient de commencer. Vous avez donc deux présentations picturales pour le prix (élevé) d'une seule (1). En plus, les manifestations se complètent, en dépit des apparences. Le peintre franc-comtois du XIXe siècle fait partie des influences avouées par son lointain cadet, né en 1959 à Edimbourg. Tout deux restent essentiellement des paysagistes. 

Vous n'avez put-être jamais entendu le nom de Doing. Il ne fait pas partie des artistes médiatiques, comme Jeff Koons ou Ai Wei Wei. Et pourtant... Ses immenses toiles figuratives se vendent extrêmement cher. Confirmant un premier record chez Sotheby's de 5,7 millions de livres en février 2007, Christie's a vendu le 12 novembre dernier à New York (où l'Ecossais n'a pourtant jamais eu sa grande rétrospective) une de ses peintures 18 millions de dollars. Avouez que ce n'est pas mal pour un homme discret, dont l’œuvre se situe à des années lumière de l'éclat un peu vulgaire (voire très, mais c'est voulu) de Takashi Murakami ou de Yue Minjun.

Un Ecossais de Trinidad 

Doing est donc né en Ecosse. Mais il n'y reste pas longtemps. Ses parents s'installent bientôt à Trinidad, dont le climat diffère pour le moins de celui des lochs de mer. L'adolescent y restera jusqu'au moment moment de fréquenter les écoles d'art. Il passera notamment par la fameuse Saint Martin School londonienne de 1980 à 1983. Doing poursuivra ensuite une carrière britannique, se retrouvant même nommé en 1994 pour le très valorisant Turner Prize. Depuis 2002, l'homme est cependant reparti pour Trinitad, où il vit et travaille aujourd'hui. Cela se voit du reste tant dans l'inspiration que dans la matérialisation. 

Le grand thème de Doing, c'est en effet le rapport entretenu par les humains avec la nature. Une nature souvent immense. Vide. Intacte. Archaïque. La vaste toile qui ouvre l'accrochage s'intitule du reste "100 Years Ago" (Il y a cent ans). On y voit un pagayeur, seul, sur un bateau loin d'un îlot. L'eau joue un rôle énorme chez Doing, qu'elle coule d'une cascade, passe sous forme de fleuve, se soit changée en neige ou devient, comme ici, une immense étendue maritime. L'individu occupe en revanche presque toujours une place minoritaire, voire anecdotique. Quand il revient sur terre, ce qui lui arrive, l'Ecossais montre des immeubles derrière des frondaisons d'arbres.

Des tons aquarellés 

L'artiste, qui s'inspire en studio de photographies, n'utilise pas les éclats de la couleur. Même sous les tropiques. Nous restons avec lui dans les tons pastel. Une de ses oeuvres s'intitulerait en français "Buvard". On peut le comprendre. La toile y absorbe l'huile à la manière de l'aquarelle. Elle en a même parfois les longues coulées. Il en découle une grande impression de légèreté. De fraîcheur. De rapidité. Mais là, il s'agit d'une illusion. Doing peut passer des années sur la même création, dont la datation comprend alors deux dates. "Figures in Red Boat", qui montre six hommes dans un canot sur fond de palmiers, date ainsi de 2005-2007. 

Cette manière finalement très anglaise séduit beaucoup les musées. Une bonne partie des pièces présentées par la Fondation Beyeler sortent de collections publiques. Ce sont des dons. Quelquefois des achats. Ressortant du domaine privé, les institutions anglo-saxonnes se montrent toujours plus réactives. Il faut dire aussi qu'elle se sentent encouragées. Quand le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris avait présenté Doing, en 2008, l'échec s'était en revanche révélé total. Comme il l'avait été la première fois que Beaubourg avait montré Lucian Freud en 1987. L'art anglo-saxon non conceptuel paraît volontiers ringard sur le Continent. "100 Years Ago" n'en appartient pas moins au Musée d'Art moderne parisien. Un bon point!

La surprise des gravures 

Ne quittez enfin pas le bâtiment dessiné par Renzo Piano sans avoir vu le sous-sol. Il abrite la suite de l'exposition Doing. La gigantesque salle centrale abrite un "mural" de près de vingt mètres de long. Il a été exécuté par l'artiste et neuf de ses élèves de la Kunstschule de Düsseldorf. La chose a beau se révéler énorme, elle reste cependant mineure. Une chambre peinte en noir contient en revanche le sommet de la manifestation. Il s'agit des gravures de maître, suspendues dans les airs par des filins. Pour l'Ecossais, l'estampe constitue un point de départ. Les différents états lui permettent de mener à bien la maturation du sujet, avant de prendre le pinceau. Doing ne les édite qu'exceptionnellement, et en tout petit tirages. Des autres sujets, il n'existe qu'une seule épreuve, souvent sur un papier irrégulier et maculé de taches. Il s'agit bien là d'un outil de travail, resté jusqu'ici confidentiel. D'ailleurs, leur présentation publique constitue une première.

(1) La Fondation montre en outre jusqu'en septembre 2015 la troisième partie du fonds prêté par la Fondation Calder. Il s'agit cette fois des peintures exécutées par le sculpteur américain entre 1930 et 1934.

Pratique 

"Peter Doing", Fondation Beyeler, 101, Baselstrasse, Bâle/Riehen, jusqu'au 22 mars. Tél.061 645 97 00, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le mercredi jusqu'à 20h. Photo (Peter Doing/Fondation Beyeler, Pro Litteris): "100 Years Ago" (2001), qui ouvre le parcours de la Fondation Beyeler.

Prochaine chronique le lundi 29 décembre. Quelles sont les grandes expositions prévues à l'étranger en 2015? Les expositions suisses paraîtront le mercredi 31 décembre.

 

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