Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE / La Chaux-de-Fonds se met à l'heure belge

On en parle, mais peu d'étrangers l'ont de leurs yeux vus. Le Musée d'Ixelles, à Bruxelles, constitue un temple de l'art belge des XIXe et XXe siècles. L'institution doit aujourd'hui subir un lifting. Du coup ses collections permanentes voyagent. Une partie d'entre elles se trouvent en ce moment à La Chaux-de-Fonds. Il y a là non seulement René Magritte, Paul Delvaux, Fernand Khnopff ou Constant Permeke, mais quantité d'artistes inconnus au bataillon. De quoi renouveler sa vision, tout en exerçant la mémoire. Vous n'aurez ensuite plus le droit d'ignorer qui sont Omer Coppens ou Antoine Mortier. 

Existe-t-il du coup vraiment un art belge, héritier des traditions flamandes? Non, si l'on pense à Téniers ou Bruegel. Il y a ici peu de truculence. Une certaine peur de la couleur. De la raideur aussi. On penserait plutôt, pour oser une comparaison littéraire, à "La tristesse des Belges" de Patrick Roegiers. Une puissante intellectualité se dégage enfin. Ce n'est pas un hasard si la Wallonie est devenue une terre bénie du symbolisme, puis du surréalisme.

Le reflet d'une collection 

Il y a donc beaucoup à découvrir aux murs chaux-de-fonniers, même s'il est bien clair qu'Henri Michaux, Jan Fabre ou Wim Delvoye ont ici trouvé leur place. L'exposition déroule une sorte de panorama, où certains noms manquent curieusement. Je n'ai rien vu de Rik Wouters, de Jean Delville ou de James Ensor. Mais il s'agit là moins d'un choix que du reflet d'une collection. Un musée ne peut pas tout posséder. 

Tel quel, l'ensemble a le mérite de faire connaître un pan de la peinture européenne jusqu'ici cantonné sur sa terre natale. C'est là le problème de la peinture ancienne, ou simplement moderne. S'ils ne figurent pas dans des lieux comme Orsay à Paris ou la National Gallery de Londres, les artistes, mêmes doués, n'existent pas. Ils sont victimes d'un défaut de visibilité. C'est pour cette raison qu'il faudrait, contrairement à ce que pensent certains esprits obtus, que des œuvres phares suisses traversent les frontières. Ce sont nos meilleurs ambassadeurs.

 

Lada Umstätter: "La Belgique constitue le partenaire idéal pour un musée suisse" 

Le nom d'Edmond Charrière a longtemps symbolisé le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds. Depuis six ans, le Genevois est remplacé par Lada Umstätter, qui a adroitement mené sa barque. Alors que le Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel donne de nets signes de fatigue, celui de la "ville du haut" présente des expositions de niveau national, voire international. "L'art belge, Entre rêves et réalités" succède à une belle rétrospective Alberto Magnelli. Parlons avec la directrice de cette nouvelle production transfrontalière.

Pourriez-vous d'abord, Lada Umstätter, nous situer le musée d'Ixelles?
Ixelles est une commune d'un peu moins de 80.000 habitants, située dans l'agglomération bruxelloise, et donc officiellement bilingue. Son musée offre la particularité d'avoir été fondé en 1892 à l'instigation d'un peintre animalier. Aucun bâtiment n'a été construit pour lui. Il s'est vu logé dans d'anciens abattoirs. La Belgique était pourtant alors la seconde puissance économique mondiale après l'Angleterre. 

Qu'est-ce qui a fait de lui un temple de l'art belge?
La présence d'Octave Maus (1856-1919). Cet avocat de profession s'est fait le défenseur de toutes les avant-gardes, de l'impressionnisme au fauvisme. Il s'agissait aussi d'un grand collectionneur. Il a donné un très important fonds à Ixelles. Certains tableaux que nous présentons en sont du reste issus. 

Quelle est aujourd'hui l'importance des collections?
Environ 10.000 œuvres, comme nous. L'institution est gérée par une petite équipe, à peu près de la même taille que la nôtre. Il s'agit d'une entité dynamique, qui développe de beaux projets pour l'avenir. Nous avons sympathisé par similitude. Ixelles nous est apparu comme le bon partenaire. De nos jours, vu les coûts galopants, il s'agit de coproduire. 

Et pour quelle raison la Belgique?
Parce que la Suisse est trop petite. A moins d'aller aux deux bouts du pays, ce qui pose alors des problèmes linguistiques, il me semble impossible de concevoir deux étapes helvétiques. Il y aurait la France, bien sûr. Mais il s'agît d'un pays impérial, comme la Russie d'où je viens. La capitale y prend une importance démentielle. Tout ce qui se situe en dehors devient négligeable. La Suisse romande ne fait pas le poids pour Paris. J'ai réussi à obtenir des prêts de Beaubourg pour Magnelli. Mais que d'efforts pour y parvenir! Mieux vaut donc s'allier aux Belges... 

Pourquoi l'exposition actuelle?
Ixelles est entré en travaux. Claire Leblanc a trouvé plus intelligent de faire voyager la collection que de la mettre en caves. Une destination était déjà prévue. Biarritz ne possède pas de musée, mais un lieu d'accueil temporaire. C'est une station touristique très visitée. La commune est jumelée avec celle d'Ixelles. Restait une place à prendre. Claire, avec qui j'avais monté le Magnelli, m'a offert cette opportunité. Elle opérait une sélection, que j'avalisais. J'ai trouvé bon que soient du voyage des artistes très peu connus en Suisse, voire franchement inconnus. J'ai beau être historienne de l'art, il y a là quelques noms que je n'avais jamais entendu auparavant. 

Comment Ixelles construit-il sa collection?
Contrairement à La Chaux-de-Fonds, le musée dispose d'un vrai budgetd d'acquisition. L'idée a toujours été, chez eux, de privilégier le contemporain. J'ai ainsi tenu à monter leur dernier gros achat. Il s'agit du moteur, avec parachute, de Panamarenko. Une pièce supposée mobile. L'ennui, c'est que personne n'arrive à la faire fonctionner. 

Vous avez conçu un parcours simplement chronologique.
Je sais que cela fait ringard. De nos jours, il faut se torturer l'esprit. Je ne suis pas d'accord. Ici, un autre type de présentation se serait révélé par trop élitaire. Il aurait supposé que les visiteurs sachent tout d'avance. Or, avec autant de gens à découvrir, ce n'est vraiment pas le cas!

Pratique

"L'art belge, Entre rêves et réalités".ch Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds, 33, rue des Musées, jusqu'au 1er juin. Tél. 032 967 60 77, site www.mbac Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Photo (DR): "L'été" (1932) de Magritte, qui fait la couverture du catalogue.

Prochaine chronique le mardi 29 avril. Florence montre deux grands peintres maniéristes des débuts du XVIe siècle avec Rosso et Pontormo.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."