Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/L'hommage à Menn a lieu à Winterhour et non à Genève. Pourquoi donc?

Cela peut sembler étrange, mais c'est comme ça. Figure phare de la peinture genevoise, venant après François Diday (1802-1877) et Alexandre Calame (1810-1864), Barthélémy Menn est né en 1815. Il y a donc anniversaire. On pouvait s'imaginer que le Musée d'art et d'histoire marque le coup. Il détient après tout le plus gros fond d’œuvres de l'artiste, des petits crobards initiaux aux grandes toiles achevées. Le stock se monterait à près de 1000 pièces. Il a eu un temps eu son chercheur et historien, dont aucun travail achevé n'a semble-t-il jamais paru. 

On pouvait donc imaginer sinon la grande exposition enracinée à Genève (le MAH annonce dans le genre un Jean-Pierre Saint-Ours pour septembre), du moins un accrochage. Les forces humaines ne manquent pas dans l'institution. Eh bien non! C'est le Museum Oskar Reinhart de Winterthour, dont je vous ai récemment parlé, qui s'attelle à ce devoir de mémoire. Il présentera du 7 mars au 30 août des pièces tirées de son propre fonds. Le musée possède en effet, grâce à son créateur Oskar Reinhart (1885-1965), le plus important ensemble de Menn après Genève.

Entre Ingres et Hodler 

Je rappelle juste à ceux (particulièrement nombreux) l'ignorant que Menn, outre ses mérites de paysagiste, possède une importance historique. Il constitue une courroie de transmission pour la Suisse du XIXe siècle. Mort en 1893, il a commencé par être à Paris, puis à Rome, l'élève de Jean-Dominique Ingres. Intéressé en fait par la nature, il est devenu un ami intime de Camille Corot, qu'il a attiré à Genève comme dans le canton de Fribourg. Son prestige était tel que, pour bénéficier de son enseignement, le jeune Ferdinand Hodler est venu (à pied) de Berne. Les premiers Hodler genevois demeurent d'ailleurs des sortes de Menn rajeunis. 

Si certains livres généralistes soulignent son importance artistique (j'ai sous le nez le «Dictionnaire de l'art et des artistes», paru chez Fernand Hazan en 1982), Menn manque aujourd'hui de visibilité. La plus grande partie de sa production se trouve confinée dans les réserves des institutions helvétiques. Il n'est pas le seul dans ce cas. C'était celui d'Adolf Stäbli (1842-1901). Un autre paysagiste, originaire de Brugg. Seulement voilà! Prenant son courage à deux mains, car il ne va pas ici vers la facilité, le Kunsthaus d'Aarau dédie en ce moment une rétrospective à cet homme aux inspirations très sombres (au propre comme au figuré). Il en montre une soixantaine de toiles jusqu'au 12 avril, parallèlement à une exposition consacrée à la très contemporaine (et très colorée) Miriam Cahn. Le visiteur trouve, avec Stäbli, son content d'inondations catastrophiques, d'orages menaçants et de ciels bien noirs. Jamais un rayon de soleil!

Réussite à Lausanne 

Faut-il en déduire que les Alémaniques soignent leurs peintres, alors que les Romands les négligent? Non, parce que Lausanne accomplit parfaitement son devoir. «Paris, à nous deux» le prouve jusqu'au 26 avril au Musée cantonal des beaux-arts. La commissaire Catherine Lepdor y illustre les liens de dépendance entre les créateurs vaudois (des Sablet du XVIIIe à Vallotton) avec la capitale française. Une réussite. Le fonds du musée se retrouve parfaitement mis en valeur. 

C'est Genève qui se montre en fait oublieuse. Il est permis de se demander à quoi la chose tient. On peut tout de même y voir un rapport avec l'origine extérieure de la plupart des têtes pensantes. Il leur manque l'ancrage local. Quand on vient de France ou de Belgique, le terreau genevois reste volontiers soit inconnu, soit négligeable. Reste qu'il demeure nombre de Suisses en place dans les musées de la Ville. Ce serait à eux de faire passer l'information... pour autant que les supérieurs se montrent réceptifs à leur discours.

Pratique 

«Barthélémy Menn», Museum Oskar Reinhart, 6, Stadthausstrasse, Winterthour, du 7 mars au 30 août. Tél. 052 267 71 72, site www.museumoskarreinhart.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Photo (Museum Oskar Reinhart): «Le Mont d'Orge, près de Sion» de Barthélémy Menn, qui sert d'image publicitaire à l'exposition.

Prochaine chronique le vendredi 6 mars. Vevey montre Fred Deux, 91 ans. Un artiste inclassable qui dessine et produit des livres entièrement réalisés de sa main.

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